CHAPITRE CINQUIEME 42 I
« un habit de ville qui lui donnait absolument l'apparence des gens de cour de sa nation ; sa mise était simple et se rapprochait beaucoup de la forme du vêtement anglais qui devait suivre. Sa toilette se composait d'un toupet légèrement frisé et poudré, d'un catogan, de souliers et de bas, d'habits sans garniture d'or ni d'argent et dépourvus de broderies. Il avait des yeux noirs pleins de vivacité, surmontés d'épais sourcils, la figure marquée de la petite vérole, était large de carrure, mais non pas gras ; il faisait l'etlét d'un homme qui a beaucoup vécu et au milieu de beaucoup de gens. 11 était plus vif que ne le sont d'ordinaire les personnes de sa caste et n'avait rien de compassé ; ses moindres mouvements indiquaient un homme plein d'énergie^ qui examine tout par lui-même, veut tout connaître, tout approfondir ; ainsi il se servait de sa lorgnette, et, pourrait-on dire, de tout son moi. 11 assistait aux pièces allemandes, pénétrait dans les coulisses, et allait mettre chaque jour lui-même ses lettres à la poste, où je le voyais rester des demi-heures et des heures entières, tandis qu'une dame et son fils, âgé de huit ans, l'attendaient dans la voiture. Mon père me dit qu'il n* était rien, sinon le comte de Mirabeau. Je ne savais rien à son sujet, et c'est pour cela que je me fie d'autant plus sûrement à mon jugement d'alors ; il produisit sur moi une bonne impression, quoiqu'il me parût âgé, ni élégant, ni beau, parce que j'étais presque une enfant.... 11 avait l'air aussi d'un homme qui a beaucoup souffert et discuté *».
* * Rahel, Ein Buch des Andenkens, II, 64-65. A rappro-
A partir de 1788, Mirabeau ne supportait plus d'être loin de Paris. H sentait son heure venue, bien qu'il ne fût encore pour le public qu'un objet de curiosité ou de scandale ; au point de vue social, un banni ; au point de vue politique, un aventurier ; un de ces hommes en un mot sur lesquels comptent les révolutions, parce qu'ils n'ont plus rien à attendre de l'ordre. M™" de Staël nous le dépeint tel qu'il lui apparut d'abord, « grand, mais souillé » . « Doué de l'esprit le plus énergique et le plus étendu, (il) se crut assez fort pour renverser le gouvernement, et pour établir sur ses ruines un ordre de chose quelconque qui fut l'œuvre de ses mains.... H se conduisit d'abord comme un factieux, bien que sa v<^ ri table manière de voir fût celle de l'homme d'Etat le plus réfléchi Mais il fallait mettre le feu à l'édifice social, pour que les portes des salons de Paris lui fussent ouvertes » .
Avant de faire comme Erostrate, Mirabeau tenta de se réhabiliter. Sa lettre à Montmorin disait à quel prix.
Les principes fondamentaux de la monarchie tempérée, que les amis de Necker attendaient en vain de lui et que le meilleur de ses ouvrages, son « évangile social », comme le nomme M"*^ de Staël, établit quatre années trop tard \ ces principes étaient contenus dans les écrits de Mirabeau antérieurs à la Révolution, et, dans la confusion générale, il fut le
cher des notes de La Marck dans Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, I, 86.
^ Lanfrey, Essai sur la Révolution française, 126.