CHAPITRE CINQUIÈME
seul dont le regard resta invariablement dirigé vers le but.
La démocratie ne veut pas se résigner à renoncer à Mirabeau ; aussi ses historiens atténuent-ils l'influence de Montesquieu sur lui, pour accentuer en échange celle de Rousseau ; ils mettent en doute sa prédilection pour les institutions anglaises, et comme ses idées monarchiques ne se sont pas démenties un instant, ils indiquent la « démocratie royale » comme le but où il tendait ^ Cette opinion s'appuie sur la haine de Mirabeau contre la noblesse de l'ancien régime, avec laquelle il n'y avait pas de réconciliation possible pour lui et qu'il reconnut bientôt ne devoir jamais s'accommoder, comme ordre, de la monarchie constitutionnelle ; mais elle est contredite par tous ceux qui ont le mieux connu Mirabeau, par ses propres assertions, quand il n'obéissait pas à la passion, enfin par son attitude dans les derniers temps de sa vie. A en croire Dumont, il voulait pour la France une constitution sur le modèle de celle de l'Angleterre, mais adaptée aux besoins de son pays. Quand, au lieu de cela, le Tiers se constitua en Assemblée nationale, il nomma cet acte la cause de toutes les catastrophes suivantes et dit le mot connu : « Us ont voulu gouverner le roi au lieu de gouverner par lui ^)). Mirabeau lui-même a répété plusieurs fois à de La Marck que si en Provence Tordre de la no-
* Décrue, Les idées politiques de Mirabeau. Revue historique, mai-juin 1883.
2 Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, 267. — Mirabeau, Lettres à Mauvillon, 468.
blesse ne l'avait pas repoussé, sa destinée aurait pris un autre cours. « Par son caractère » , dit de La Marck, « et je puis même ajouter par ses principes, il était aristocrate ; mais son humeur et son (!^loquence l'entraînaient dans le parti populaire. Ministre, il eût défendu avec habileté le principe de l'autorité ; tribun, il enflammait par son enthousiasme pour la liberté. Il admirait beaucoup les formes du gouvernement anglais, et trouvait toutes les garanties désirables pour une sage liberté dans cette pondération maintenue entre le pouvoir royal et les entraînements du peuple par une aristocratie puissante mais habile, modérée, se recrutant sans cesse parmi les hommes qui se distinguaient en dehors d'elle* ». M""^ de Staël ne pensait pas autrement de lui. « Non seulement)), dit-elle, « son esprit était trop supérieur pour ne pas connaître l'impossibilité de la démocratie en France ; mais ce gouvernement eût été praticable, qu'il ne s'en serait pas soucié^ » . « Aristocrate par inclination, tribun par calcul », ainsi le nomme Necker. Dans l'un de ses premiers écrits, Mirabeau ne voulait pas qu'on abolît les droits féodaux sans compensation. Il n'était nullement question, dans sa constitution, de donner accès au prolétariat. II exige, pour qu'on puisse occuper les emplois publics, des garanties de fortune, il rejette l'appel au peuple, « qui fait du législateur un esclave » , repousse l'idée de Rousseau en vertu de la-
1 Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, I, 109-110. — Malouet, Mémoires, II, 13. * M™« de Staël, Considérations.