‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 206 sur 298 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

quelle le peuple doit gouverner par lui-même, comme aussi le projet de Sieyès relatif aux assemblées extraordinaires (ou conventions), destinées à modifier la constitution chaque fois que la natioii le demanderait. Par contre, il s'attache fermement à la manière de voir de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs et ne sacrifie le système des deux Chambres que quand il ne lui reste d'autre choix que de ne pas gouverner du tout ou de gouverner par le Tiers-Etat'. Thiers avoue que Mirabeau a agi en cela non par conviction, mais sous l'empire de la nécessité % et Henri Martin lui reproche l'hésitation avec laquelle il accomplit cette évolution^

Telles étaient les vues qui formaient le fond du plan de Mirabeau. Au commencement de 1789, Necker pouvait tout adopter de ce plan, tout, excepté son auteur lui-même. Il avait toujours professé l'opinion que, dans la vie publique, le respect de la loi morale était encore, si possible, plus nécessaire que dans la vie privée. Plus que l'habileté et la prévoyance, il estimait la pureté des intentions, la foi dans le triomphe de la raison et de la justice. « La morale », avait-il coutume de dire, « est fondée sur l'essence des choses * ». Non seulement son honnêteté, mais encore sa vanité, se complaisait à l'idée de représenter la morale en politique. Par cela seul, et

* Décrue, Les idées politiques de Mirabeau. Revue historique, mai-juin 1883.

^ Histoire de la dévolution française, I, 139. 3 Histoire de France depuis 1789, I, 49.

* Neeker, Discours à l'ouverture de l'Assemblée des Notables. Œuvres, VI, 429.

quaad bien même il eut pardonné les attaques contre sa personne, il lui était impossible de marcher la main dans la main avec l'homme le plus décrié du royaume. Mirabeau déplore lui-même que les excès de sa jeunesse soient devenus une malédiction pour sa cause. Mais il ne fallait pas pour cela le laisser se changer en un adversaire ; son ambition et avant tout ses embarras d'argent offraient les moyens de le retenir. Necker ne les saisit pas. Il était, nous l'avons dit, un fin observateur des faiblesses et des travers humains, mais la sympathie qui doit faire le fond de toute véritable connaissance des hommes, il ne la possédait pas. Dans ses nombreux écrits, c'est à peine si l'on trouve mentionnées des personnalités. A l'exception de Montmorin, qu'il nomme son ami, les grands acteurs de la Révolution passent comme inaperçus devant lui ; tout au plus un mot sur Mirabeau, Danton ou Robespierre, rappelle-t-il en quel temps il vivait. Ainsi fut perdue la première occasion de s'entendre avec Mirabeau. Montmorin, qui songeait sérieusement à le faire arrêter tandis qu'il se rendait en Provence, et à le faire déporter ensuite, lui adressa une lettre offensante, dans laquelle il menaçait de poursuites l'auteur de V Histoire secrète de la cour de Berlin. Cette lettre trouva déjà en Provence, en pleine bataille électorale, celui que Goethe a nommé l'LIercule de la Révolution, Il s'y révéla le plus grand orateur de la France et en revint^ lui qui était destiné à servir de guide aux partisans de la monarchie constitutionnelle, comme chargé de pouvoirs du Tiers.

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