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CHAPITRE CINQUIÈME

Dans l'intervalle, la solution qu'on attendait en vain du gouvernement fut apportée par un autre.

Pas plus que la nature, l'histoire n'admet les manifestations soudaines et imprévues. Les choses les plus spontanées en apparence, le discours ailé, le mot des grandes situations historiques, la réplique électrisante de la tribune, tout cela a déjà son précédent quelque part, le ton est donné, et, au moment favorable, il s'échappe en un plein accord qui saisit l'imagination et entraîne la multitude.

Dans l'Assemblée nationale^ avant que Barnave, à la suite du meurtre de Foulon, se fut écrié, en se tournant vers Lally-Tollendal : « Le sang qui a coulé était-il donc si pur ? », un membre du Tiers avait déjà répondu à un noble qui parlait du sang versé depuis des siècles par sa caste sur les champs de bataille : (c Croyez- vous donc que le sang répandu par le peuple ait été de l'eau * ? ».

Et avant que retentît, dans le rythme d'airain de Rouget de Lisle, le chant de bataille de la Révolution, le plus grand orateur de la Gironde, Vergniaud, avait déjà écrit la Marseillaise en prose.

Le comte de Lauraguais raconte qu'un matin, vers la fin de 1788, un des hommes les plus aigris de son temps, l'écrivain Champfort, se présenta chez lui et lui dit : (c Je viens de faire un ouvrage » . — Comment ! un livre ?» — « Non, pas un livre, je ne suis pas si bête, mais un titre de livre, et ce titre est tout. J'en ai

1 Grimm, Correspondance littéraire, XV, 369, décembre

déjà fait présent au puritain Sieyès, qui pourra le commenter tout à son aise. 11 aura beau dire, on ne se ressouviendra que du titre » . — Quel est-il donc ?» — (( Le voici: Qu est-ce que le Tiers-Etat? Tout. Qu'at-il ? Rien 1 » .

Bientôt après parut la célèbre brochure de Sieyès : Qu'est-ce que le Tiers ? qui à cette demande : « Que veut le Tiers-Etat ? » , tenait prête cette réponse : « Devenir quelque chose ».

Deux autres brochures un peu antérieures du même auteur, d'une plus haute portée politique, avaient passé presque inaperçues ^ Il aurait fallu les lire pour connaître leur contenu, tandis que cette fois Champfort, qui ne pouvait pardonner au public d"avoir sifflé ses pièces, lui épargnait cette peine. La définition de Sieyès lui appartenait d'ailleurs en propre. Elle tend à prouver que ce qui constitue une nation, c'est le travail de l'individu et les services généraux de la masse, et elle arrive à la conclusion que ces conditions, le Tiers-Etat seul les remplissait. Quant aux privilégiés, ils ne lui semblent pas appartenir à l'ordre social ; seulement, chose curieuse, il ne range parmi eux que la noblesse qu'il déteste, et nullement le clergé, qui pour lui n'est pas un ordre, mais une profession, de sorte que les prêtres ne sont pas, à ses yeux, des privilégiés, mais des employés.

* Lauraguais, Lettres à ^i"« ***, J802. — Sainte-Beuve, Causeries du Lundis IV, 537.

2 Essai sur les privilèges, 1788. — Moyens d'exécution dont les représentants de la France pourront disposer en

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