‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 208 sur 298 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

La suppression de ces privilèges serait pour la nation non une perte, mais un gain.

Le moment où commence l'œuvre de Sieyès est précisément celui où Mirabeau sait la sienne menacée. Sieyès est l'auteur de la résolution en vertu de laquelle le Tiers se constitua en Assemblée nationale et consomma ainsi la destruction de l'organisation hiérarchique de la société *. Ce qui donna à cette résolution sa vraie signification, c'est qu'on n'y recourut pas comme à un dernier moyen contre le refus des deux autres ordres de se réunir au Tiers. La proposition de Sieyès à ce sujet date du commencecément de janvier 1789 ; elle est antérieure, par conséquent, de quatre mois entiers à la réunion des Etats, et son importance est telle qu'elle mérite d'être reproduite textuellement. « Le Tiers », ainsi s'exprime t-il, « doit rester séparé des deux autres ordres. Ceux-ci représentent environ deux cent mille individus et pensent seulement à leurs privilèges. Mais le Tiers seul, obj cetera- 1 on, ne peut former les Etats- Généraux. Eh bien! tant mieux 1 il sera ainsi l'Assemblée nationale ». L'attitude relativement réservée de Sieyns comme député ne fut une déception pour personne ; chacun savait que ce qu'il voulait, ce n'était pas la réunion des ordres, mais leur suppression. Ce n'est qu'en vue du Tiers que Sieyès, ennemi non pas de la féodalité, comme Mirabeau, mais de toute hiérarchie sociale en général, crée le système représentatif. Contrairement aux idées de

^ Exposé historique des écrits de Sieyès, an VIII, publié par lui-même.

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Rousseau, pour qui la volonté ne peut être représentée ni la souveraineté déléguée, ce qui rend nécessaire l'intervention constante du peuple, Sieyès prétend que le peuple n'a qu'à gagner à se faire représenter le plus possible, tandis que la liberté décroît à mesure qu'on réunit plusieurs représentations sur la même tête * .

Ainsi prend naissance le mécanisme gouvernemental le plus artificiel qui soit jamais sorti des méditations et des combinaisons d'un penseur solitaire. « Egalement éloigné de la souveraineté d'un seul, de la souveraineté de la noblesse et de la grossière souveraineté populaire » , Sieyès se propose de fonder le règne de la raison par le plus grand fractionnement possible de tout travail, même du travail politique, et de créer la démocratie représentative comme seule forme légitime de gouvernement, en dehors de laquelle, d*après son inventeur lui-même, il n'y a qu' « usurpation, superstition ou folie », parce qu'elle seule place l'homme au-dessus du citoyen, le droit au-dessus de la loi, les prescriptions d'une morale immuable au-dessus des décisions changeantes des institutions humaines ^

Dans ce but, la pyramide sociale doit être renversée et son ancienne base, la puissance royale, devenir le sommet, car, jusqu'ici, il reste encore démontré pour Sieyès a que les monarchies offrent

* * OElsner, Ea^its politiques (VEmmanuel Sieyès, préface, I, 27. — Mignet, Notices kistorioues : Sieyès.

2 * Œlsner, Ecrits politiques d'Emmanuel Sieyès, préface, I, 27. — Exposé historique des écrits de Sieyès, an VIII.

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