CHAPITRE CINQUIÈME
de meilleures garanties de liberté que les républiques », parce que les premières semblent plus favorables à son idéal d'unité et d'égalité politiques et de centralisation. Immédiatement après sa fameuse brochure sur le Tiers-Etat, il en publia une autre où il proposait la grande réforme territoriale qui, après les privilèges provinciaux, sacrifiait les privilèges locaux, divisait les provinces en départements, métamorphosait la carte historique de France en une carte administrative, et créait ainsi le plus incomparable engin non pas de liberté, comme son auteur le croyait, mais de centralisation, qui ait jamais été misa ladisposition delà tyrannie des masses ou du despotisme d'un seul. Ce génie organisateur qui s'étendait même aux animaux, à l'intention desquels il voulait célébrer une fête annuelle et dont l'œuvre politique a été si souvent comparée aux combinaisons d'un jeu d'échecs, avait tout prévu, une chose exceptée : c'est que ses figures étaient vivantes, douées d'une volonté propre, et mises en mouvement par la passion et non par la raison. L'expérience aurait pu l'instruire sur ce point. En sa qualité de vicaire-général de l'évoque de Chartres, il avait été commissaire auprès des Assemblées générales du clergé, député de son ordre auprès des Etats provinciaux de Bretagne et de l'Assemblée provinciale d'Orléans, où, ce qui mérite d'être rappelé, le don d'une riche abbaye apaisa ses premières velléités d'opposition, absolument comme plus tard Napoléon, après le 18 Brumaire, le rendit à jamais impossible en lui octroyant de fortes sommes d'argent et un titre de comte.
Mais Sieyès méprisait l'expérience non moins qu'il haïssait l'histoire ; de la première il ne veut accepter aucune leçon, de la seconde aucun précédent. La découverte de cette constitution, que chacun autour de lui cherchait, lui serait apparue comme une calamité. « Devrions-nous, à la fin du dix-huitième siècle », s'écrie-t-il avec indignation, « en être arrivés à appeler à notre secours les connaissances des législateurs des Goths et des Vandales M » . Pour lui, il ne perdait pas son temps à rechercher dans les parchemins jaunis les bases historiques de la nation. D'après ceux qui l'ont connu, il redoutait le travail, lisait peu, et, plus tard, dans les rares occasions où il prit la parole, il fit écrire ses discours par Des Renaudes ; quant à ses écrits, ils sont tous de circonstance et nés des besoins du moment.
On ne trouvait guère dans sa bibliothèque qu'une édition complète de Voltaire, qu'il recommençait à relire chaque fois qu'il l'avait terminé, parce que, disait-il, « tous les résultats étaient là ^ ». Dumont, qui dînait parfois avec lui chez l'évêque de Chartres, Lubersac, raconte qu'il ne discutait jamais. Si on le contredisait, il supposait qu'on ne l'avait pas compris et ne répondait pas aux objections. Il ressentait le plus profond mépris pour la société qui l'entourait. « Je crus que cet ami de la liberté devait aimer les Anglais », raconte Dumont ; « je me mis sur mon terrain ; mais je vis avec surprise que toute la constitution d'Angleterre ne lui paraissait
* * OElsner, Ecrits politiques d'Emmanuel Sieyès, 1,223-224. 2 Sainte-Beuve, Portraits littéraires, I. La Fayette, note.