CHAPITRE CINQUIÈME
qu'une charlatanerie faite pour en imposer au peuple. ]1 me parut qu'il m'écoutait avec assez de pitié quand je lui représentais les modifications de ce système... Un jour, après avoir déjeuné chez M. de Talleyrand, nous nous promenâmes longtemps ensemble dans les Tuileries : l'abbé Sieyès se trouva plus communicalif, plus causeur qu'à l'ordinaire; il était dans un accès de familiarité et d'épanchement, et après m'avoir parlé de plusieurs de ses travaux, de ses études, de ses manuscrits, il me dit ce mot qui me frappa : La politique est une science que je crois avoir achevée... Les ouvrages qu'il avait le plus aimés étaient le Contrat social, les écrits de Condillac et le Traité sur la richesse des nations, de Smith )). « Quand Brissot parlait de constitution *> , dit plus loin Dumont, « sa phrase familière était : Voilà ce qui a perdu l'Angleterre. — Sieyès, Dupont, Condorcet, Garât et quantité d'autres que j'ai connus, avaient précisément la même opinion * « .
Ce portrait de Sieyès est confirmé par lui-même. Il a écrit en 1794, en parlant de Rousseau: « lïélas ! un écrivain justement célèbre, qui serait mort de douleur s'il avait connu ses disciples, un philosophe aussi parfait de sentiment que faible de vues, n'a-t-il pas, dans ses pages éloquentes, riches en détails accessoires, pauvres au fond, confondu lui-même les principes de l'art social avec les commencements de la société humaine^ ? >.. Cet art social., il le voyait surgi de sa métaphysique, comme Minerve de la
* Damont, Souvenirs sur Mirabeau, 63 et 165. ^ Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, V, 194.
tête de Jupiter. Son enthousiaste commentateur, CElsner, n'hésite pas également à fustiger, comme « valets de Texpérience », Mounier, LalJy, Malouet, qu'il appelle dédaigneusement « ces Anglomanes ». L'influence de Sieyès domina l'Assemblée nationale pendant les premiers mois de sa durée jusqu'au moment où son axiome : Nous ne voulons pas détruire la propriété, mais changer les propriétaires \ se retourna contre lui ; alors la Révolution, revenant à son véritable évangile, le Contrat social, mit la main sur les biens ecclésiastiques, ce qui lui fit prononcer sur elle ce jugement qu'elle n'écouta pas : « Ils veulent devenir libres et ne savent pas être justes » . A partir de cet instant, ii ressentit le plus profond mépris, son biographe dit même « un vrai dégoût » , pour l'humanité qui ne voulait pas se laisser construire d'après son plan rationnel ' ». 11 s'enveloppa,au pied de la tribune de Mirabeau, dans un mystérieux silence qui ne fit que contribuer à son prestige et lui permit, conformément à ses inclinations, de tenir en main les fils des intrigues politiques, sans avoir à répondre pour la façon dont il les faisait jouer. Ainsi il sut échapper à tous les accidents, sinon toujours avec un avantage personnel, du moins sans risquer sa vie. Sieyès, en un mot, était un caractère si ambigu, qu'un des plus honorables représentants du libéralisme en France, Laboulaye, n'a pas hésité à lui appliquer ce vers :
^ Ferrières, Mémoires, If, 405.
- * OElsner, Ecrits politiques d'Emmanuel Sieyès, préface, 1.81.