CHAPITRE PREMIER
analogues que vit naître la seconde moitié du dixhuitième siècle, et dont les plus connues sont la correspondance de Thiriot pour Frédéric le Grand, celle de La Harpe pour le tzaréwitch Paul, de Raynal pour la duchesse de Gotha, la Correspondance littéraire occupe sans conteste le premier rang. Elle commença en 1754, alla d'abord remplacer à Gotha les communications de Raynal, parvenait deux fois par mois, par le canal des ambassades, à d'autres petites cours allemandes, s'achemina en Suède et, à partir de 1762, en Russie, entre les mains de Catherine II. Gœthe prenait connaissance par elle des nouveaux ouvrages de BufTon, de Gondillac et de Diderot. Elle se lisait à peu près comme une revue moderne, créait avec Diderot la critique d'art française, inclinait avec les économistes vers un despotisme éclairé, opposait la tolérance au fanatisme philosophique et faisait à la vie sociale la large place qui lui appartenait. Elle reste d'autant plus une des meilleures sources d'informations pour la connaissance de l'époque, qu'elle demeura ignorée du grand public pendant les trente-six années de son existence ; ce n'est qu'en 1812-1813 que tout le monde put la lire. Quand, en mars 1773, fatigué de son labeur de vingt années, Grimm se rendit d'abord en Allemagne, puis en Russie auprès de Catherine II, ce fut Meister qui dirigea la Correspondance pendant les seize années qui suivirent ^ Une suite de biographies que ce dernier a tracées
* Nisard, Mémoires et correspondances historiques et litté' raires inédits (1726-1816), 90.
de ses contemporains prouve jusqu'à quel point il possédait le don d' ob servis tion. Au nombre de ces biographies se trouve un portrait de Necker, dont il décrit la physionomie extérieure d'une façon si frappante, qu'on ne peut omettre cette page :
(( J'ai lieu de croire que sa manière d'aimer pouvait paraître souvent assez bizarre ; c'était au moins un mélange fort singulier de réserve et d'exaltation, d'exigence et de délicatesse, de confiance et de jalousie, d'inconstance et de fidélité. P]n respectant tous les droits de l'humanité, même avec enthousiasme, en aimant le genre humain comme peu d'hommes savent aimer leurs meilleurs amis, et l'estimant peutêtre en masse fort au-dessus de sa juste valeur, il n'accordait pas toujours aux individus avec lesquels il se trouvait en quelque rapport la juste mesure d'estime qui pouvait leur appartenir... Un des traits les plus marquants de son caractère, et auquel on ne peut manquer d'attribuer une grande partie des torts dont on l'accuse, c'est la peine prodigieuse qu'il eut toujours à prendre une résolution définitive. Son esprit avait l'habitude de considérer toutes les faces d'une affaire avec tant d'exactitude et de réflexion, sa prévoyance était tellement susceptible et tellement scrupuleuse, qu'il n'était plus frappé, dans les circonstances même les plus pressantes, que des difficultés d'une décision quelconque, et ne se déterminait, pour ainsi dire, que forcément à vouloir ce qu'il voulait » . Et Meister ajoute, à l'appui de ce jugement, qu'il avait lui-même entendu raconter à Necker que, durant les premières années de son séjour à Paris, il