‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 211 sur 298 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

11 vit de haine et meurt de peur '.

M"^* de Staël fit sa connaissance dès le début, alors que sa brochure sar le Tiers-Etat venait de le rendre célèbre, et elle l'accueillit souvent à sa table ; c'est en une de ces circonstances que Morris l'entendit « rejeter avec le même mépris tout ce qui avait été dit ou chanté avant lui sur l'art de gouverner » . M""^ de Staël se rendait si peu compte alors du contraste entre les idées de Sieyès et les siennes propres, qu'elle disait à Morris que « les opinions et les écrits de cet homme ouvriraient une ère nouvelle en politique, comme les découvertes de Newton dans les sciences naturelles ». Plus tard, dans les Considérations^ elle a modifié cette haute appréciation de Sieyès, qui devait lui survivre tant d'années : (c 11 était peu fait », dit-elle, « pour communiquer avec les autres hommes, tant il s'irritait aisément de leurs travers et tant il les blessait par les siens ! Toutefois, comme il avait un esprit supérieur et des façons de s'exprimer laconiques et tranchantes, c'était la mode dans l'Assemblée de lui montrer un respect presque superstitieux... Quelques jeunes gens, et même des esprits d'une grande force, professaient la plus haute admiration pour lui, et on s'accordait à le louer aux dépens de tout autre, parce qu'il ne se faisait

1 Laboulaye, Cours de législation comparée : Les pani' phlets de la Révolution. Revue des cours littéraires, octobre

jamais juger en entier dans aucune circonstance. Ce qu'on savait avec certitude, c'est qu'il détestait les distinctions nobiliaires; et cependant il avait conservé de son état de prêtre un attachement au clergé qui se manifesta le plus clairement du monde lors de la suppression des dîmes ».

Quand M*"^ de Staël traçait ce jugement, les rapports entreelle etSieyès avaient cessé depuis longtemps. Le 13 Vendémiaire avait amené entre eux une première rupture, que les événem.ents survenus plus tard et l'influence qu'ils exercèrent sur la situation entre M"^' de Staël et Bonaparte ne firent qu'accentuer.

Le 24 janvier, tandis que le cri de guerre de Sieyès retentissait dans le pays, Necker publia l'ordonnance relative à la convocation des Etats, qui devaient se réunir d'abord le 27 avril, date qui fut reculée ensuite jusqu'au 5 mai. G'est.en vain qu'on engagea alors le roi à influencer au moins les élections. Louis XVI, qui avait défendu à ses ministres de se meieren n'importe quelle façon aux délibérations des Notables, était pour le moment, avec Necker, le seul, dans cette France où tout le monde parlait de constitution , qui agît constitutionnellement ; Necker, en efl'et, avait rejeté comme immorale l'idée d'influencer les élections, absolument comme il rejeta plus tard, et pour la même raison, la tentative de se créer un parti dans l'Assemblée nationale. Pour la première et la dernière fois peut- ètre, le pays tout entier — et non seulement les hommes, mais, dans les ordres privilégiés où la propriété était représentée, les

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