CHAPITRE CINQUIÈME
femmes aussi, entre autres les abbesses ^ — élut donc pendant trois mois, en pleine liberté, ses représentants, et rédigea les fameux cahiers où, suivant l'antique usage, les plaintes et les vœux des électeurs de chaque ordre étaient soumis à leurs députés. On a essayé à diverses reprises de découvrir dans ces innombrables documents une unité de pensée. Laboulnye ramène celle-ci' à l'influence de l'écrit de Sieyès, que le duc d'Orléans fit propager '\ Cet écrit donnait la prépondérance au Tiers, en d'autres termes à la bourgeoisie, car les paysans et les ouvriers jouèrent dans les élections un rôle si passif, que sur les cinq cent soixante- dix-huit membres du Tiers, on compta à peine cinq paysans 3. La tâche s'annonçait difficile pour ceux dont on exigeait tous les sacrifices. Le décret du gouvernement en date du 27 décembre 1788 avait déjà condamné les privilèges pécuniaires ; d'un accord unanime, les cahiers des deux premiers ordres acceptèrent le principe d'une répartition égale des impôts. Sur les autres points les plus importants, tels que la cessation de l'arbitraire, le partage du pouvoir législatif entre le roi et la nation, la responsabilité ministérielle, la convocation régulière des Etats-Généraux et des Assemblées provinciales, la réforme de la jus-
* Laboulaye, Revue des cours littéraires^ VI, 1868-69,
2 Sieyès, T^/an de délibérations pour les Assemblées du bailliage. — * OElsner, Ecrits politiques d'Emmanuel Sieyès^ 1,195.
3 Laboulaye, Revue des cours littéraires, VI, 1868-69, 327. — * Niebuhr, Lectures sur la Révolution française, I, 174.
tice S il n'y avait également aucune opposition de principe entre les vœux des ordres, rien qui eût empêché une entente entre eux, si l'établissement de la liberté avait été véritablement leur but commun. Dans sa brochure publiée en décembre, Sieyès se plaignait encore que « le système des deux Chambres comptât une si grande foule de partisans, qu'on s'en effrayait ^ «. Au bout de quelques mois, durant lesquels s'accomplirent plus de transformations qu'il ne s'en accomplit en temps ordinaire dans l'espace de dix années, il en était déjà bien autrement. Une concession de ce genre ne pouvait plus satisfaire le Tiers qui, avisé dans l'intervalle par Sieyès, ne voulait pas seulement l'égalité politique, mais aussi l'égalité sociale, et elle ne pouvait satisfaire davantage les paysans, qui réclamaient la terre. Le gouvernement fut suffisamment prévenu de ce qui l'attendait, s'il n'intervenait pas entre les partis avec un programme arrêté. Dans trois provinces, la Provence, la Franche- Comté et la Bretagne, les trois ordres en vinrent aux voies de fait. A. Marseille et à Aix, ce fut Mirabeau qui aida à rétablir le calme, carie gouvernement, comme ditNecker, « reculait devant l'emploi irréfléchi de la force ». La Franche -Comté donna l'exemple de l'attaque des châteaux, et la noblesse de Bretagne refusa d'élire des députés pris dans son sein. Pendant les quatre mois qui précédèrent la prise de la Bastille, on compta en France trois cents soulèvements ;
* Larcy, Louis XVI et les États-Généraux. Correspondant^ 1868, 505.
* * OEIsner, Écrits politiques d* Emmanuel Sieyès, I, 118.