‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 215 sur 298 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

avez tort de vous réjouir, il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous » .

« Cette malheureuse femme », ajoute la narratrice, ({ a péri sur l'échafaud avec un de ses fils ; l'autre s'est noyé ; son mari a été massacré le 2 septembre ; sa fille aînée a péri dans l'hôpital d'une prison ; sa fille cadette, M*"^ de Beaumont, personne spirituelle et généreuse, a succombé sous le poids de ses regrets avant trente ans ; la famille de Niobé n'a pas été plus cruellement frappée que celle de celte pauvre mère : on eût dit qu'elle le pressentait ».

Dans les rangs de la nobles^, M™^ de Staël vit passer de brillantes nullités ; dans ceux du haut clergé, maint personnage décrié ; puis, séparés des dignitaires ecclésiastiques par un orchestre, défilèrent les nombreux curés, ensuite le Tiers — avocats, notaires, quelques médecins, trente-huit petits propriétaires fonciers, une soixantaine d'industiiels — parmi cinq cent soixante-dix-sept députés, dix hommes peut-être qui avaient occupé de grandes charges dans l'Etat '. M'^'^ de Staël suivit des yeux Mirabeau, dont la tête recouverte d'une épaisse chevelure et plantée sur de larges épaules attirait tous les regards. Le lendemain, 5 mai, elle assistait dans la tribune diplomatique à la cérémonie d'ouverture, dont Grimm, qui était parmi les assistants, a laissé une description plus détaillée encore que la sienne. La salle avait été construite à la hâte et son plafond s'appuyait sur des colonnes ioniques ; la lumière,

^ Taine, La Révolution, I, 155.

qui venait d'en haut, était tamisée par une draperie de taffetas blanc ; à une extrémité s'élevait l'estrade pour le roi, les princes et les grands dignitaires.

Le trône reposait sous un magnifique baldaquin ; à sa gauche on voyait le fauteuil de la reine et les sièges des princesses ; à sa droite, ceux des princes. Le garde des sceaux et le grand chambellan prirent place en bas ; plus loin, au-dessous, à une longue table recouverte d'un tapis de velours violet richement brodé de lis d'or, s'assirent les secrétaires d'Etat ; à leur droite et à leur gauche, les conseillers d'Etat, maîtres des requêtes, gouverneurs et commandants militaires des provinces. Les députés du clergé se placèrent du côté droit, les cardinaux et les évoques revêtus de leurs plus riches ornements. En face d'eux s'assit la noblesse, en manteau noir bordé d'or, habit brodé, chapeau à plumes retroussé, cravate en dentelle et bas blancs. Au centre, les regards dirigés sur le trône, le Tiers, dans le costume noir si souvent décrit, avec le manteau court et le tricorne sans aucun ornement. Entre les colonnes étaient disposées les loges des ambassadeurs et des deux mille personnes . environ qui assistaient à ce spectacle et au premier plan desquelles on voyait surtout des dames.

Necker, seul parmi les ministres, au lieu de revê- .tir le costume des parlementaires ou celui des nobles, parut en habit bourgeois, « pluie d'or sur fond canelle » , orné de riches broderies. A son entrée dans la salle, il fut accueilli par de vifs applaudissements, qui se renouvelèrent pour le duc d'Orléans au mo-

Page 1