‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 216 sur 298 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

ment où celui-ci, seul membre du Tiers parmi les princes de la maison de France (il avait été élu par les habitants de Crépyen Valois), s'avança en cédant le pas à son collègue, un curé. Les députés du Dauphiné, à qui l'on devait la réunion des Etats, reçurent une ovation insignifiante, qui fut interrompue par des sifflets et des murmures, lorsqu'on voulut la re nouveler en l'honneur des représentants de la Provence ; ces sifflets et ces murmures étaient à l'adresse du comte de Mirabeau, et il fut le premier à le comprendre. Pendant ce temps, des hérauts en grand costume et des gardes royaux, chargés du maintien de l'ordre, se répandaient dans la salle.

Vers onze heures arriva le roi, suivi de toute sa maison et entouré des grands dignitaires de sa couronne ; il était revêtu du grand manteau et du chapeau à plumes, étincelait de diamants, mais, au grand étonnement de tous, ne portait aucun des insignes de la dignité royale *. L'Assemblée le reçut debout, avec des acclamations enthousiastes. La reine, qui avait rencontré la veille un accueil glacial, se fit un peu attendre ; quand elle entra, ses traits trahirent une vive émotion. Pour la première fois, M""^ de Staël se sentit prise d'un sentiment d'anxiété ; elle croyait lire tout le sérieux de la situation sur le visage des députés et se demanda ce que deviendrait une assemblée dont l'unique affaire devait consister à délibérer.

Le roi lut avec dignité son discours de bienvenue;

* Droz, Histoire de Louis AT/, II, 174.

il exprimait ses espérances en des temps meilleurs, mais sans rien avancer d'important au point de vue politique. Il fut néanmoins interrompu deux fois par les acclamations. Ce qu'on n'avait pas trouvé dans sa harangue, on l'attendait de celles de ses conseillers. Le garde des sceaux Barentin prit ensuite la parole, mais pour dire moins encore. Il mentionna en passant la grande question du vote par tête ou pai- ordres, pour annoncer qu'elle serait résolue par la libre décision des Etats-Généraux, avec l'assentiment de Sa Majesté ; ensuite il se perdit de nouveau dans des lieux communs sur la nécessité de la paix et de la concorde, sur l'immense utilité des réformes à accomplir. Le tour de Necker arriva. Il prononça un discours qui devait durer plus de trois heures et que Broussonnet, le président de la Société d'agriculture, continua, au bout d'une demi-heure, à lire à sa place ; Necker lacheva lui-même pour effacer, disait- on, la mauvaise impression qu'il paraissait avoir produite sur l'Assemblée ^ C'était, avant tout, un discours sur les finances, qui renouvela comme tel la lactique du Compte rendu. 11 ne renfermait pas de fausses assertions, mais comme il passait sous silence des points importants, il n'en donnait pas moins un faux tableau de la situation. Le déficit annuel, réduit depuis Brienne à environ quinze millions, fut porté à cinquante-six millions ; mais le fait terrifiant que la dette flottante atteignait cinq cent cinquante et un millions et demi fut laissé dans

* Ghérest, La chute de l'ancien régime, III, 22.

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