‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 23 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

lui était arrivé cent fois de rester plus d'un quart d'heure dans son fiacre avant de décider dans quelle maison il se ferait conduire d'abord. Necker, dit-il encore, faible et sensible à la fois^ a pu chercher dans quelques rapports de sa vie publique et de sa vie privée à concilier ses devoirs et ses affections personnelles ; mais les plus passionnées de ses affections, la plus dominante même, ont fini par céder à l'ascendanthabituel des principes. Rien, ajoute-t-il,n'aété plus nuisible à l'action politique du ministre que la pureté des convictions morales de l'homme pi ivé\

C'est ainsi que le juge également le spirituel et délicat baron de Gleichen, qui, quoique Allemand de naissance, fut enyoyé comme ambassadeur à Paris, par le gouvernement danois. Une amitié qui devait durer trente ans lui donnait, comme à Meister, le droit de dire son avis sur Necker.

Il avoue que l'extérieur raide et froid de celui-ci était de nature à le faire passer fréquemment pour dur et orgueilleux et à lui attirer bien plutôt l'estime que la sympathie. En société, il restait constamment silencieux et réservé. Mais il loue l'élévation de ses sentiments, la droiture de son caractère, la pureté de ses mœurs, sa générosité envers les pauvres et sa noble ambition de devenir un bienfaiteur de l'humanité ^

Horace Walpole aussi reconnaissait à Necker de grandes capacités, mais il trouvait qu'il ne possédait

* J. H. Meister, Mélanges de philosophie^ de littérature et de morale, II, 58.

2 * Baronde Gleichen, Mémoiros^ 94.

pas l'art de faire valoir les dons intellectuels d* autrui ^ L'historien Jean de Müller, qui le connut en Suisse, le qualifie d'à homme bon et sage ». L'aimable et léger prince de Ligne lui-même, son adversaire politique, prenait un ton sérieux pour réfuter plus tard les attaques excessives de son ami Sénac de Meilhan contre Necker : « Vous qui n'êtes point méchant, comment l'avez-vous été sur le compte d'un homme qui ne l'a point été ? M. Necker n'a jamais dit de mal ; le pire qu'on peut dire de lui, c'est qu'il n'a point connu les souverains et les Français, et qu'il s'est et a été trompé. Voyez le père, l'époux, le voisin et Tarai dans sa vie privée, et repentez-vous ^ » . Tous ceux qui en ont été témoins vantent l'amabilité que Necker déployait au sein de sa famille et dans un petit cercle d'amis ; ils ont soin de faire ressortir que non-seulement dans sa jeunesse, mais plus tard et jusqu'à sa mort, il posséda une pureté de sentiment qui touchait parfois les bornes du romanesque '\ Si l'on rapproche les uns des autres les traits épars de ces différentes esquisses, voici le portrait qui s'offre à nos yeux : un homme porté à l'idéal en dépit de sa perspicacité d'observation et passablement enthousiaste sous son calme apparent ; unissant une grande bonté d'âme à un esprit calculateur ; véritable fils de son temps en ce sens que, dévoué à l'humanité en théorie, ainsi que ses écrits en fournissent la preuve surabondante, il se croyait par

» Lettres d'Horace Walpole à M'^^Du Deffand.illQ. * Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, X, 88. 3 * Les Contemporains, année 1821.

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