‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 220 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

main Sieyès proposait d'engager les deux autres ordres à se réunir avec le Tiers et de « couper ainsi )>, selon son expression, « le cordage qui retenait encore l'esquif au rivage ».

Sa crainte de voirie roi réussir dans son oeuvre de conciliation n'avait pas été de longue durée. L'alliance avec les curés parmi les députés du clergé, et avec la minorité libérale parmi ceux de la noblesse, assurait la victoire du Tiers; si maintenant on n'avouait pas celui-ci en haut lieu, il saurait bien se faire rendre raison. Alors, dans la tension du moment, l'homme d'Etat l'emporta chez Mirabeau. Lui seul parmi tous ses collègues se demandait ce qui adviendrait apnis la victoire et s'il valait la peine de se débarrasser d'un ordre privilégié uniquement pour tomber sous la domination d'un autre, qui, selon toute apparence, voulait commencer par une usurpation.

Ces préoccupations amenèrent sa seconde tentative de rapprochement avec Necker. L'attitude loyale et sage de Malouet dans l'assemblée du Tiers avait produit sur lui une impression si favorable, qu'il résolut de le choisir pour intermédiaire ; il lui fit demander une entrevue par son ami Duroveray, de Genève ; Malouet ne s'y prêta pas sans difficultés. 11 se rencontra dans une tierce maison avec le député d'Aix et fut très étonné de trouver en lui un partisan de ses propres vues. .Jamais, lui dit Mirabeau, je ne me vendrai au despotisme ; ce que je veux, c'est une constitution monarchique libérale. 11 ne faut pas ébranler la royauté. Dans les rangs de nos collègues il y a des gens dangereux, des têtes inflammables ; ceux qui,

dans l'aristocratie, possèdent de l'intelligence, sont dépourvus de raison. Il importe assez peu qu'entre les ministères et moi règne de l'antipathie ou de la sympathie ; il s'agit bien plus de savoir s'ils ont un plan qui peut se défendre. « Si ce plan existe », ditil en terminant, « et s'il repose sur des bases raisonnables, je m'oblige à l'appuyer, à employer tous mes efforts, toute mon influence, pour empêcher l'invasion de la démocratie » . Malouet retrouva pour la première fois chez un autre ses idées préférées, ses préoccupations et ses désirs, et, tout joyeux, se mit en demeure d'arranger entre les ministres et Mirabeau la rencontre désirée par celui-ci. 11 eut une longue conversation avec Montmorin et Necker, mais sans parvenir à les convaincre de l'importance de sa démarche : a Ils haïssaient Mirabeau et ne le craignaient pas encore * )). Necker ne disait rien et contemplait le plafond, ce qui indiquait de sa part une irrésolution particulière. 11 se montra cependant plus accommodant que Montmorin, et une soirée fut prise pour l'entrevue.

Mirabeau vint malheureusement sans Malouet ; mis en présence du rigide et réservé Necker, celui-ci lui dit du ton le plus froid : « Monsieur, Monsieur Malouet prétend que vous avez des propositions à me faire ; quelles sont-elles ? ». A ces mots Mirabeau recula d'un pas, mesura d'un œil de mépris

* Malouet, Mémoires, I, 311, et II, 471, appendice. — Mallet du Pan, Mercure britannique^ 2 janvier 1800. — Du mont. Souvenirs sur Mirabeau, 56. — Ghérest, La chute de Vancien régime, III, 76.

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