‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 221 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

celui qui l'accueillait ainsi, et lui répondit : « Ma proposition consiste à vous souhaiter le bonjour » ; après quoi il sortit. Dans la salle du Tiers il vit Malouet, escalada quelques bancs pour arriver jusqu'à lui, et s'écria avec colère: « Votre homme est un sot, il aura de mes nouvelles )).

11 dit vers le même temps à La Marck le mot historique : « Le vaisseau de l'Etat est battu par la plus violente tempête et il n'y a personne à la barre*».

Necker resta pour lui « une horloge qui retarde ». Ils se retrouvèrent dans l'Assemblée nationale, mais comme adversaires.

M""^ de Staël défend son père du reproche de n'avoir pas gagné Mirabeau à temps, en faisant valoir que Necker, par son caractère, n'était pas propre à une besogne dont tout autre se serait mieux acquitté que lui. Elle ajoute que Mirabeau n'aurait renoncé à la démagogie qu'après avoir été porté par elle sur le pavois. Libre à elle d'excuser cette faute, une des plus fatales de la Révolution ; ce qui est certain, c'est qu'elle ne l'aurait jamais commise'.

On sait ce qui suivit. Le 1" juin, le Tiers commença à vérifier les pouvoirs par bailliages ; le 13, il vit se présenter dans son sein les trois premiers curés, que saluèrent des acclamations frénétiques ; dès le lendemain, sept ou huit autres s'adjoignirent aux premiers, après quoi l'Assemblée se déclara constituée, et Sieyès la désigna le 15 comme représentant la volonté de la nation. Ce jour-là Mirabeau prit trois

1 Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, IV, 101.

2 M"»» de Staël, Considérations. XII, 262.

fois la parole. 11 réclama la sanction du roi pour donner la force légale aux résolutions de ses collègues, à qui il cria d'une voix de tonnerre que sans elle il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'en France; rien, en effet, ne lui semblait plus effroyable qu'une aristocratie souveraine de six cents personnes, libre de ee déclarer aujourd'hui inamovible, dem;iin héréditaire, et, comme tout régime aristocratique, de finir par une domination sans limites. Devant son regard se dressait la vision d'une Convention. L'opposition exaspérée l'accusa de s'être vendu à la couronne *.

Mais son avertissement fut vain. Le 17 juin, sur la proposition de Sieyès, le Tiers, par 490 voix contre 90, se déclara Assemblée nationale. Il accomplit en même temps le premier acte de souveraineté en déclarant que tous les impôts votés sans l'assentiment des représentants du pays étaient nuls ; il ajouta, il est vrai, qu'ils devaient être payés provisoirement jusqu'à la séparation de l'Assemblée, et il garantit les droits des créanciers de l'Etat.

Ce jour-là, Mirabeau ne vota pas; au milieu des cris de victoire de ses collègues, il jeia le sombre avertissement que le premier pas vers la guerre civile était fait. Malouet aussi avoua que les députés du Tiers avaient outrepassé leurs pouvoirs ^ «Ledé-

* Mirabeau, Lettre au major Mauvillon, 467, 17 juin 1789, et Onzième lettre à mes Commettants^ 222, 235. — Laboulaye, Revue des cours littéraires, mai 1869, 395.

2 Malouet, Mémoires, I, 319.

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