CHAPITRE SIXIEME 4D
cret » , dit M""' de Staël, « était la Révolution ellemême » .
Maintenant que le sort était jeté, Necker résolut d'intervenir.
Il raconte que^ jusqu'à ce moment, il n'avait cessé de supplier le roi d'accepter une constitution sur le modèle anglais. Dès le milieu de mai il lui avait fait connaître les rapports venus des provinces et exprimé la crainte que l'armée n'offrît plus, en cas donné, la sécurité nécessaire. Le véritable état des choses, lui avait-il dit, n'est pas encore connu. « Servez-vous de cette incertitude même pour maintenir votre autorité dans l'opinion... Ce dont il s'agit maintenant, c'est d'accéder aux vœux raisonnables de la France ; daignez vous résigner à la constitution anglaise ; vous n'éprouverez personnellement aucune contrainte par le règne des lois, car jamais elles ne vous imposeront autant de barrières que vos propres scrupules' ».
Cette fois, le ministre n'eut qu'un tort, ce fut de ne pas tout dire. Non seulement le corps d'officiers dans sa majorité avait été jeté dans l'opposition par les ordonnances de 1781, qui réservaient les hautes charges militaires à la noblesse ; mais la troupe même était désorganisée et la discipline détruite ; ce résultat était du surtout à la formation d'un comité créé par Brienne et présidé par le comte de Guibert, un grand admirateur de Frédéric II, qui voulait introduire en France le système prussien. Ce système
* M«»« de Staël, Considérations, XII, 218-219.
impliquait les châtiments corporels pour le soldat et la nécessité du grade de colonel pour entrer dans l'état-major ; la bourgeoisie et la petite noblesse auraient donc vu se fermer devant elles la dernière possibiliié de parvenir aux grades élevés. Ces décisions irritèrent tellement les soldats, qu'on vit s'accumuler suicides, révoltes et désertions, et que deux camps de manœuvres, à Saint-Omer et à Metz, durent être levés prématurément en 1788.
L'administration intérieure, elle aussi, était en désarroi. Tocqueville a exposé pour quels motifs s'était détraquée la lourde machine administrative que ses conducteurs eux-mêmes ne parvenaient plus à faire marcher, et comment, bien des années déjà avant la Révolution, elle avait été paralysée davantage par chaque nouvel essai de réforme, les autorités ne parvenant absolument plus à se faire obéir. Lorsque ensuite éclata la Révolution, il se produisit ce fait unique, que le commerce et l'industrie, les propriétaires et les gens de finance, se retournèrent contre l'état dechoses existant ; on alla même jusqu'à imputer à ces derniers le dessein de payer le soulèvement à prix d'argent, si cela était nécessaire,* ce qui n'arriva pourtant que dans des cas très rares. Car sur tous les points de la France, en effet, en Franche-Comté, en Provence, en Bretagne, en Normandie, en Languedoc,, se déchaînèrent dès Fêté de 1788 la résistance et la révolte, sous prétexte du rétablissement des anciens droits et constitutions propres ; et Necker dut faire des
^ Tocqueville, L'ancien régime, 286. — Rivarol, Mémoires, cités par Ghérest, La chute de V ancien régime^ II, 100.-101.