CHAPITRE Î^IXIEME
concessions à tous les partis, en vue d'obtenir les impôts sans lesquels l'Etat ne pouvait continuer à subsister. S'il parvint, dans cet état de choses, à prolonger son administration comme ministre des finances, c'est ce que iMirabeau lui-même nommait tout bonnement « un miracle » ' .
Lorsque, détournant ses regards de la triste situation du pays, Necker les reportait sur les personnalités choisies comme députés, il ne pouvait, avec beaucoup d'autres, se former une haute idée du sens politique et des capacités d'unea ssemblée dans laquelle siégeait, par exemple, le cardinal de Rohan, élu par le clergé des bailliages de Haguenau et de Wissembourg, et au sein de laquelle Pétion et Brisset avaient pénétré en qualité de candidats de Lubersac, évêque de Chartres-. Après quelques ^.^cfpports avec les députés, Necker en vint à ^>^: « Quelle différence si, au lieu de laisser errer et divaguer sans un tant de parleurs politiques, tant de commerçants, tant de novices, on eût chargé un simple greffier de monter à la tribune et d'y lire, d'une voix de stentor, la constitution britannique ! » ^
Malheureusement, alors comme plus tard, on chercha inutilement ce texte, car il n'existe pas. On ne pouvait faire prendre au roi une résolution quelconque, et les représentants de la nation française, dans leur très grande majorité, envisageaient la seule idée d'une constitution sur le modèle de celle de leurs
* Ghérest, La chute de Vancien régime, II, 136-140. 2 Ghérest, La chute de fanden régime, II, 566 et 575. ^ Necker, De la Révolution française, IX, 299.
voisins d'Angleterre comme la plus insupportable des humiliations. * Les semaines perdues par la cour et les Etats lurent mises à profit par les provinces pour la révolte. On vit augmenter les symptômes en face desquels le parlementaire Fréteau avait conjuré ses collègues de la noblesse, dès le commencement de mai, de moins s'occuper de doctrines politiques, en présence de ce fait de première importance « que la guerre entre les pauvres et les riches était déclarée ».- Le sentiment intime que la question agraire qui, depuis plus d'un siècle, de Fénelon et Vauban aux économistes et à Turgot, attendait en vain sa solution de la monarchie, reparaissait au premier plan des événements, ce sentiment se fait jour aussi chez M""" de Staël : « Les jeunes gens et les étrangers », dit-elle, « qui n'ont pas connu la France avant la Révolution, et qui voient aujourd'hui le peuple enrichi par la division des propriétés et la suppression des dîmes et du régime féodal, ne peuvent avoir l'idée de la situation de ce pays, lorsque la nation portait le poids de tous les privilèges. Les partisans de l'esclavage, dans les colonies, ont souvent dit qu'un paysan de France était plus malheureux qu'un nègre. C'était un argument pour soulager les blancs, mais non pour s'endurcir contre les noirs ». Maintenant que la plupart de ces charges étaient supprimées ou sur le point de l'être, la population des campagnes écrivait son commentaire de la liberté à la lueur de l'incendie des châteaux réduits en cen-
* Laboulaye, Revue des cours lilléraires, mai 1869, 379.
* M""» de Staël, Considérations, 86-87.