‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 225 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

«elle. C'est dans les termes les plus précis que Necker a identifié sa politique avec ce projet : « Ma décision à cet égard », dit-il, « venait de la persuasion où j'étais que ce plan aurait pour lui la grande majorité de la nation. Mais, pour déclarer la guerre à cette majorité et pour narguer l'opinion publique^ il fallait jeter les yeux sur un autre que moi » * . La cour était à Marly, en deuil du Dauphin, mort à l'âge de sept ans, quand Necker décida le monarque, le 19 juin, deux jours après la constitution du Tiers, à réunir en ce lieu le conseil des ministres. Celui ci parut d'abord favorable au projet ; mais le lendemain, quand l'ensemble des concessions faites au Tiers apparut plus clairement, des hésitations sérieuses ne tardèrent pas à s'élever ; si bien que trois ministres seulement, Montmorin, Saint-Priest et La Luzerne, restèrent du côté de Necker.

Pendant lasèauce, lorsqu'une résolution définitive allait être prise, le roi fut soudainement appelé par la reine, et quand il rentra il ajourna la chose au lendemain matin. Ce jour-là,. ses frères assistèrent pour la première fois au conseil. Louis, comte de Provence, le futur Louis XVI II, parla sur un ton modéré, mais sans résoudre la question de la réunion des ordres. Charles, comte d'A.rtois, se prononça contre cette réunion, mais aussi pour l'abandon des privilèges pécuniaires et l'allégement des charges du peuple. Les ministres Barentin, de Puységur, Villedeuil, et quatre conseillers d'Etat appelés en consul-

* Necker, De la Révolution française, IX, 217.

tatioii, s'exprimèrent dans le même sens K Le roi se déclara d'accord avec cette majorité, et le lendemain il fit rédiger définitivement le projet.

Un biographe de Necker rappelle à ce propos que le ministre disposait d'un moyen de briser la résistance de ses adversaires. Le Trésor était vide ; il lui suffisait de faire connaître cette circonstance et d'ajouter que, sans l'assentiment du Tiers, il ne restait aucune possibilité d'établir le budget". Seulement, il était impossible d'accorder un pareil aveu avec son exposé officiel de la situation financière, et sa politique n'aurait été victorieuse qu'aux dépens de sa considération comme dispensateur du crédit. Aussi résolut-il de se taire, et après avoir déclaré que toute modification de son plan en anéantirait la valeur, il ne s'exprima pas davantage sur ce qu'il songeait à faire personnellement au cas où ce plan serait rejeté.

Tandis que ces choses se passaient à Marly, des bruits de coups d'Etat circulaient à Versailles. L'agitation s'accrut quand le maître des cérémonies fit fermer la salle du Tiers pour la préparer en vue de la séance royale. Les députés de cet ordre crurent ou firent semblant de croire qu'on leur défendait de se rassemblera Ils se rendirent alors dans la salle du

1 De Barante, Notice sur Saint-Priest, — Necker, de la Révolution française, IX, 198. — * Leser, Second ministère de Necker, 146. — Larcy, Louis XVI et les États- Généraux, Correspondant, mai 1868, 516-518.

2 * Leser, Second ministère de Necker, 146-147.

3 Mounier, Recherches sur les causes qui ont empêché les

Jeu de Paume, et bientôt eut lieu la scène que l'on connaît : Mounier adjura ses collègues de ne pas se séparer avant le vote d'une constitution qui devait avoir pour basés, fondamentales, selon lui, le droit pour les Etats de voter l'impôt et de participer à la législation, leur convocation régulière et la responsabilité ministérielle. Au bout de moins d'une année, le même Mounier appelait ce fatal serment un véritable attentat contre l'autorité royale; il ne pouvait assez s'accuser d'en avoir pris l'initiative '. « C'était le signal de l'insurrection » \ dit Malouet, qui songeait déjà sérieusement à donner sa démission, tant il était écœuré à la vue du spectacle qui se renouvelait quotidiennement sous ses yeux : petites gens, avocats, marchands, médecins de campagne, sans préparation et sans connaissance de cause, courant sus à toutes les institutions existantes, citant le Contrat social et apportant des projets de constitutions ! Le serment du Jeu de Paume est du 20 juin. Le 22, l'église Saint-Louis, à Versailles, fut mise par lexlergé à la disposit iondu Tiers. Les longues hésitations de celui-ci étaient terminées ; cent quarante-neuf de ses membres, accompagnés par des archevêques et desévêques, se réunirent au Tiers, qui les salua par de bruyants applaudissements. Le lendemain, le roi parut en séance solennelle sans Necker. Son discours, débité sur un ton impérieux, acceptait dans son essence le programme de son ministre,

Français de devenir libres. — Lanzac de Laborie, Jean-Joseph Mou7ner, 89-93.

1 Malouet, Mémoires, I, 278 et 323.

mais avec une restriction décisive : le maintien des délibérations par ordres. La résolution contraire du Tiers fut déclarée nulle et non avenue, et on enjoignit aux députés de se séparer pour se réunir le lendemain de la façon prescrite. Louis XVI termina en affirmant sa sollicitude impartiale pour le bien du pays ; si on ne voulait pas l'aider, il l'accomplirait tout seul. La majorité l'écouta dans un silence glacial et avec la certitude accablante qu;e la couronne avait pris parti pour la noblesse. Quand, le monarque paiti, le marquis de Brézé ordonna aux députés de se sépnrer, Mirabeau lui fit la réponse fameuse : « Nous sommes ici par la volonté du peuple et nous ne céderons qu'à la force des baïonnettes » ^ Pour Sieyès, il résuma la situation en disant : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier ; délibérons ». Après quoi l'Assemblée proclama l'inviolabilité de ses membres. Lorsqu'on fit part au roi du refus d'obéir à ses ordres, il se promena un moment de long en large, puis dit avec humeur : « Eh bien î s'ils ne veulent pas quitter la salle, qu'on les y laisse l » .

Dans le courant de la journée qui avait décidé contre lui, Necker offrit sa démission. Le baron de Staël raconte que pendant les délibérations de Marly le comte d'Artois avait répondu vivement à une première allusion du ministre à ce sujet : « Non, Monsieur, vous devez nous rester comme gage ; nous vous tenons responsable de tout le mal que vous avez

1 Chércst, La cliule de l'ancien régime, III, 256-259.

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