CHAPITRE SIXIÈME
L'indépendance de jugement n'existait que chez ceux qui, placés en dehors du tourbillon des passions déchaînées, contemplaient à distance leurs éléments en fermentation. Parmi ces témoins de la Révolution il faut citer en première hgne les deux Américains Gouverneur Morris et Thomas Jefferson. Celui-ci, alors ambassadeur des Etats-Unis à Paris, jugeait les hommes selon qu'ils se rapprochaient ou s'éloignaient de son idéal répubhcain de liberté. Il n'était pas injuste de parti pris, car il se rendait très bien compte d'avoir emporté en Europe « tous les préjugés engendrés par l'habitude, l'origine et l'âge » . Au nombre de ces préjugés était la haine irréconciliable de la monarchie, qu'il rangeait sur la même ligne que les grands fléaux de l'humanité. Selon lui, tout le mal produit par la forme républicaine jusqu'au jour du jugement, n'équivaudrait point, mis dans un plateau de la balance, à celui que la forme monarchique faisait souffrir à la France dans une semaine^ à l'Angleterre dans un mois. Cela ne l'empêchait pas de juger Louis XVI capable de grands sacrifices et animé des meilleures intentions, pourvu qu'on parvînt à le convaincre de ce que réclamait le bien général. En août 1788 il le nomme l'homme de son royaume le plus fidèle à son devoir, le plus honnête, le plus économe, sachant subordonner sa propre manière de voir aux vœux de la nation '. He had not a wis/i^ hit for the good of the nation. (Il n'avait pas un désir qui ne fut pour le
1 Jefferson, Complète Works, I, 4':5, II, 221, 253, 439,
bien de la nation), disait-il encore de Louis XVI à l'âge de soixante- dix-huit ans. Mais enfin celui-ci était uil roi, et, en cette qualité, un mal incurable ; plutôt que de lui sacrifier la cause républicaine, Jefferson aurait consenti non seulement à sa ruine, mais à la destruction de la moitié de l'univers \ Il est d'autant plus intéressant de constater que même un fanatique de son espèce conseilla vivement, le 23 juin, à ses amis du Tiers, de ne pas en venir à une rupture, mais d'accepter un compromis et de se contenter des concessions que leur faisait le roi, conformément au programme de Necker. « Mais, dit Jefferson, mes amis étaient d'un autre avis, et le temps a démontré combien ils se trompaient. Après tant de guerres, la perte de millions d'hommes, la ruine du bonheur de milliers d'individus et enfin la domination étrangère, ils n'ont rien obtenu de plus que ce qu'on leur offrait alors, et cela même, non sans la crainte de le perdre de nouveau ». Parmi ces amis de Jefferson qui ne se laissèrent pas convaincre était La Fayette, alors député de la noblesse d'Auvergne. Le théoricien américain et le partisan français de l'Amérique se comprirent parfaitement. La Fayette, que le mandat de ses électeurs obligeait à se prononcer pour le vote par tête, se déclara résolu « à brûler ces instructions et à voter d'après sa conscience, ou, si cela était impossible, à donner sa démission ; car, écrit Jefferson, son cœur était avec le peuple ^ » .
^ Jefferson, Complète Works, III, 502'.
2 Jefferson, Complète Works, III, 29. — Jared Sparks,. Gouverneur Morris, I, 314.