‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 228 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME 47 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME 47 I

Le soir du 23 juin, Gouverneur Morris dînait avec La Fayette. Gomme JelTerson, Morris était l'ami personnel du président actuel des Etats-Unis, Georges Washington ; lui aussi avait fait partie du Congrès de l'indépendance. 11 était lié avec Jefferson, quoiqu'il eût peu de ressemblance avec le rigide inventeur des Droits de l'Homme, tant sous le rapport des qualités personnelles que sous celui des idées. Fin, habile, porté à l'ironie, homme du monde et connaissant les hommes, son noble visage se rapprochait tellement de celui de Washington, qu'il posa devant le sculpteur Houdon pour le buste de celui-ci. En 1780, à la suite d'un accident, il avait été amputé d'une jambe à Philadelphie. Un jour que, en 1792, la populace parisienne poursuivait son carrosse au cri de : « A bas l'aristocrate I », il montra sa béquille par la portière et cria : « Que voulez-vous à un aristocrate qui a laissé ses membres sur les champs de bataille de la guerre de l'indépendance américaine?)). Un tonnerre d'applaudissements lui répondit, et il put continuer tranquillement sa route \ Se payer de mots ou croire à la supériorité infaillible de telle ou telle forme de gouvernement, ce n'était pas le fait d'un homme de sa trempe. 11 jugeait la France vivante qu'il avait devant lui, non les chimères abstraites qui agitaient les têtes. Quand Jefferson parlait d'e (lacer toutes les différences de rang, Morris répliquait qu'il n'était pas sûr du tout qu'on rendrait service à l'humanité en agissant ainsi, mais que bien certainement cela ne réussirait

^ J. Chan ut, G. Morris. Nouvelle Biographie générale^ XXXVl, 654.

pas en France. Ce même soir du 28 juin, La Fayette faisait remarquer à Morris combien il nuisait à la bonne cause, car, en raisonnant ainsi, disait-il, nombre de gens opposaient ses opinions à celles qu'il soutenait, lui, La Fayette. « Et à juste titre, répondait Morris, car je combats la démocratie par amour pour la liberté, et je vois les Français courir à leur perte. Je les en empêcherais volontiers si je savais comment ». Il jugeait les vues de La Fayette et celles de ses amis en contradiction complète avec les éléments dont se composait la nation. Ce qui pourrait leur arriver de pire, ajoutait-il, serait l'accomplissement de leurs vœux. A quoi La Fayette répondit : « Je sais bien que mon parti est devenu fou, et je ne le dissimule pas ; mais malgré tout, je suis résolu à moudr avec lui ». Morris répliqua qu'il lui semblait plus sage de le rendre raisonnable et de vivre avec lui \

Le jugement de Morris sur Necker n'est pas moins net. Peu de temps après son arrivée en France, en février 1789, il avait fait la connaissance du ministre et de sa femme, un peu plus tard celle de leur fille. Il trouva M" > JNecker apprêtée, il est vrai, sans grâce, mais toujours occupée du bien des autres, et lui voua un sentiment de respect sincère. Neckerlui apparut comme un homme honnête, bien intentionné, désintéressé, mais d'une valeur intellectuelle ordinaire et même, quoiqu'un parejl jugement frisât l'hérésie, insuffisamment instruit en matière de finances. En politique, en interprétant ce mot dans un sens

* Jared Sparks, Gouverneur Morris, I, 314.

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