‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 229 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

élevé, comme l'art de rendre heureux les hommes^ il était à ses yeux un complet ignorant, absolument incapable de fonder une constitution ou de lui créer des partisans, et, à partir de la convocation des Etats, lancé sans gouvernail sur la vaste mer du hasard ^

Le plan échoué le 23 juin était en fait la dernière tentative de Necker pour diriger l'esquif. Désormais il laissa les choses suivre leur cours. Le 24, le clergé parut de nouveau, cette fois au complet, dans la salle du Tiers. Le lendemain suivirent quarante-sept membres de la noblesse, le duc d'Orléans en tête^ sous la conduite de Clermont-Tonnerre et de Lally- Tollendal. Les députés qui résistaient encore étaient déjà insultés par le peuple ^ ; une foule menaçante força dans les rues de Versailles l'archevêque de Paris à se conformer aux résolutions de son ordre. Bailly, le président provisoire de l'Assemblée, ouvrit les portes à la première de ces députations du peuple de Paris, qui bientôt devaient la dominer. Sur les places publiques on entendait dire tout haut à des gardes royaux qu'ils défendraient la vie du roi, mais qu'ils étaient les soldats de la nation et qu'ils ne deviendraient pas les meurtriers de leurs concitoyens '. Dès le mois de mai. M""* de Staël avait qualifié l'armée « d'armée de citoyens » . « Une légion de philosophes » , ainsi la nommait Camille Desmoulins, sous

* Jared Sparks, Gouverneur Morris, II, 93-94.

2 Necker, De la Révolution française, IX, 219. — Droz, Histoire de Louis XVI, II, 191.

3 Jefferson, Complète JVorks, I, 93.

les yeux de qui des centaines de soldats des régiments de Paris étaient fêtés chaque jour au Palais- Royal, et qui pouvait observer leur indiscipline croissante *. L'impression de ces événements était si accablante, que le roi, influencé par la reine qu'avait gagnée Mercy % revint au projet de Necker et ordonna, le 29 juin, la réunion des ordres, alors qu'il n'y avait plus aucun moyen de regarder sa résolution comme volontaire. Cette fois le ministre sentit enfin « quel'épée avait glissé des mains du roi... que sa conseillère était la peur ^ ». Le même soir, Verïsailles illumina, mais l'amertume emplissait les âmes. Les vainqueurs n'avaient plus aucune raison d'être reconnaissants d'un don arraché par la force. Les vaincus ne se soumettaient qu'en apparence. Le roi avait dans l'espace de quinze jours donné deux ordres tout à fait opposés, et tenait déjà sa vie pour menacée. La noblesse pouvait faire valoir maintenant que ce n'était plus sa cause qu'elle avait à défendre, et elle déclara au roi, par la bouche du duc de Luxembourg, qu'elle se rappelait qu'il était de son devoir de mourir pour lui ; à quoi Louis XVI répondit qu'aucune vie humaine ne devait être sacrifiée à sa cause personnelle * . Son entourage ne partageait pas cette

\* * Sybel, Histoire de V Europe pendant la Révolutmi française, l, 53.

2 Wertheimer, Documents inéditii relatifs à Marie -Antoinette. Revue historique, II, 1884, 328.

3 Necker, De la Récolution française, IX, 220, 277. — Jared Sparks, Gouverneur Morris, II, 70.

* Laboulaye, Revue des cours littéraires, juin 1869, 445. — Chérest, La chute de l'ancien régime^ III, 285.

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