‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 24 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

cela même dispensé envers les individus des égards et quelquefois de l'équité qui leur étaient dus. Peutêtre même était-il de ceux auxquels il convient d'appliquer ces vers :

Pour moi je les soupçonne D'aimer l'humanité, mais pour n'aimer personne.

Ce qui est caractéristique, en effet, c'est que les nombreux écrits consacrés par Necker à son rôle politique ne nomment presque pas d'autre nom propre que le sien. Le sentiment de sa supériorité morale, dont il avait peine à se défendre lorsqu'il se comparait à ses contemporains, n'était que ti op fait pour l'égarer sur la mesure de ses aptitudes et pour l'amener à cette conclusion que, plus honnête et plus moral que tant d'autres, il était destiné par cela même à être leur chef intellectuel.

Cette idée exagérée qu'avait Necker de sa valeur fut avant tout encouragée par sa femmcv Elle aussi, après les pénibles expériences de sa jeunesse, elle était portée à établir, entre lui et les autres, un parallèle dont le résultat était d'exalter jusqu'à la passion et bientôt jusqu'à l'idolâtrie l'amour que Necker avait su lui inspirer. Elle fit pour son mari ce qu'elle n'aurait pas daigné faire pour elle-même : elle sacrifia ses sympathies personnelles, son temps, ses forces, son repos et sa santé, en vue d'attirer les yeux sur lui et de réunir autour de sa personne un cercle influent. Une maison brillante et hospitalière ne suffisait pas. Les princes étrangers, de passage à Paris, jetaient bien un coup-d'œil sur Phôtel de

l'associé de iNecker, Thélusson, ou sur celui du fermier général Bouret, mais on n'allait pas chez Bouret quand on voulait vraiment se divertir, apprendre les nouvelles ou voir les lions du jour^ On se rendait dans ce cas chez M"" Geoffrin, bourgeoise et simple, mais pleine de finesse et d'attentions maternelles à l'égard de ses amis. C'est à elle que Stanislas Poniatowski, reconnaissant de l'accueil qu'elle lui avait fait du temps de son séjour à Paris, écrivait ces mots : « Maman, votre fils est devenu roi » ; et quand elle alla à Varsovie, il la reçut comme une souveraine. Dans son salon, «le mieux organisé de l*aris- », on trouvait Montesquieu, Suard, Hume, Horace Walpole, Galiani, Gibbon, Diderot, d'Alembert, Grimm, pour ne nommer que ses visiteurs les plus célèbres. Ou bien on assistait aux réceptions très exclusives de la m.arquise Du DefTand, l'amie des Choiseuls, où l'on rencontrait de temps en temps Horace Walpole, et au cours desquelles la vieille dame, devenue blasée et amère, et qui n'était plus accessible qu'aux jouissances intellectuelles, tâchait de répandre et de faire goûter autour d'elle ce que

^ Une anecdote a sauvé de l'oubli le nom de ce financier. Il voulait un jour recevoir avec une distinction toute particulière une dame qui raffolait des pois mange-tout, mais que sa santé forçait pour le moment à ne prendre que du lait. A son entrée dans l'hôtel de Bouret, elle aperçut sous le porche la vache qui devait fournir ce lait, et devant la bête une mangeoire pleine de pois en question, à une saison de l'année où ce légume valait son pesant d'or.

2 Sainte-Beuve, Madame Geoffrin. Causeries du Lundi y II, 309.

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