CHAPITRE SIXIÈME 48 I
une feuille d'arbre sur la poitrine en nommant l'exil (leNecker « le signal de la Saint- Barthélémy des patriotes )), et en appelant aux armes, un pistolet en main, l'immense foule qui l'entourait. Les théâtres furent fermés ; on sonna le tocsin, et les bustes de Necker et du duc d'Orléans, que l'on croyait aussi banni, furent voilés de noir et promenés par les rues. Le frère de Necker, qui se préparait à le suivre, fut arrêté avec ses compagnons dans la rue de Clichy et contraint à retourner chez lui, car s'il partait, criait la foule, il n'y aurait plus personne pour donner au peuple des nouvelles de « son père » . * ÄP® de Staël était rentrée à Paris le 11 juillet au soir ; le lendemain matin un mot de Necker l'informa de son départ, mais sans lui dire où il s'était rendu. 11 lui enjoignait de se retirer à la campagne pour ne pas être l'objet de démonstrations publiques dans la capitale. Mais il était trop tard. Des députations se présentaient l'une après l'autre chez la jeune femme, réclamant d'elle, dans les termes les plus pressants, le retour de son père. Enfm elle s'échappa et alla à Saint-Ouen. Là un courrier de Necker vint l'informer que ses parents étaient en route pour Bruxelles ; dès le 13, elle s'y rendait avec son mari. Elle ne réussit pas sans peine à les retrouver dans cette ville étrangère, sous un nom emprunté et dans une auberge inconnue ; en revoyant son père, elle tomba tout en pleurs à ses pieds. 11 portait ainsi que sa femme le vêtement avec lequel ils avaient quitté Versailles ; sans être pré-
* Lord Auckland, Correspondence, l, 335.
parés au voyage et même sans passeport, ils avaient atteint avec difficulté la frontière. Necker utilisa son court séjour à Bruxelles pour renouveler à la banque Hope, à Amsterdam, sa garantie de deux millions de livres, afin de ne pas arrêter l'approvisionnement de la capitale. Ensuite il poursuivit avec son gendre son voyage vers Baie, où il arriva le 20 juillet. ' M""" de Staël les suivit à petites étapes avec sa mère, et vit ainsi pour la première fois les pays allemands du Rhin. Elle manqua à Bruxelles un courrier de La Fayette, expédié le 16, qui lui annonçait le rappel de son père ; mais à Francfort les deux dames trouvèrent déjà des courriers royaux, avec des lettres publiques de Louis XVI et de l'Assemblée, qui appelaient pour la troisième fois Necker à la tête des affaires. Elles arrivèrent elles-mêmes à Bâle un jour après ces courriers, et apprirent là ce qui s'était passé pendant ce temps à Paris: la défection trop longtemps redoutée de l'armée, à l'exception des quelques régiments étrangers ; la lutte entre ceux-ci et les gardes-françaises révoltés ; le soulèvement de Paris, les pillages, la formation et l'armement de la garde bourgeoise, en un mot tout ce qui, le 13 juillet, avait mis fin à tout gouvernement. Puis les actes du 14 juillet, la prise delà Bastille, le meurtre de De Launay et de Flesselles, la « capitulation sans conditions » du roi devant l'Assemblée,^ le discours entraînant prononcé à l'Hôtel de Ville, en
* M"" de Staël, Du caractère de M. Necker et de savie privée. 2 Jefferson, Complète Works, I, 99. — Lord Auckland, Correspondence^ I, 328-333.