CHAPITRE SIXIÈME
ture ; les citoyens les plus distingués prenaient la place du postillon ; il arriva plus d'une fois que les chevaux furent dételés, et un jour le futur maréchal Junot faiUit perdre la vie dans la presse. Necker parla fréquemment au peuple, invita au calme, à la modération, procura des passeports à des personnes menacées. A dix lieues de Paris il rencontra Besenval^ le commandant des régiments suisses appelés le 12 juillet dans la capitale, et qu'après la collision avec les « soldats >> rebelles « de la nation ;> il ramena de Paris à Versailles, sans qu'ils eussent pactisé avec le peuple. Le roi luiavait permis de se retirer en Suisse ; mais il avait été arrêté en route et on allait le livrer à la future municipalité parisienne. Les meurtres de Foulon et de Berthier, le 2*2 juillet, laissaient prévoir son sort. Necker essaya en vain de lui obtenir un sauf-conduit et résolut de tout mettre en œuvre à Paris en vue de son salut. Avant tout, il se rendit le 29 avec les siens à Versailles, où le roi le reçut avec bienveillance et l'assura de toute sa confiance ; puis il se présenta à l'Assemblée, pour lui exprimer ses remerciements*. Le lendemain, il s'achemina en hâte vers Paris, où chacun s'efforçait de se trouver sur son passage pour le voir et le saluer; puis il courut à l'Hôtel de Ville, afin d'arracher au peuple sa victime. « Je me prosternai, je m'humiliai de toutes les manières pour réussir »»^ dit-il lui-même.
Dans une harangue longue et touchante il réclama
1 M«"o de Staël, Du caractère de M. Necker.
2 De l'administration de M. Necker, par lui-même, V, 104.
grâce, amnistie ; il fit, clans l'émotion du moment, les aveux les plus dangereux, disant aux chefs de la révolte victorieuse que le gouvernement n'avait plus de force en main, que le salut de l'Etat était dans les leurs, dans celles de l'Assemblée nationale. Lui, le ministre, il les conjurait de mettre un terme aux proscriptions, à l'effusion du sang.
La harangue, prononcée d'abord devant les cent vingt représentants de la Commune, était si émouvante, qu'il dut la répéter dans la salle des séances publiques. 11 y était attendu par des étrangers de distinction, des membres de l'Assemblée nationale, par sa femme et sa fille. Au milieu des applaudissements du peuple, des cris de : grâce ! amnistie !, il dut se montrer sur le balcon, orné delà cocarde que quinze jours auparavant le roi avait piquée à son chapeau. Après que les représentants de la Commune eurent accordé la liberté der Besenval, Clerraont- Tonnerre, qui se trouvait là, rédigea au nom de l'Assemblée, sur l'assentiment de laquelle on croyait pouvoir compter, une résolution promettant l'amnistie générale. On célébra Necker comme sauveur de l'Etat, et la foule fut transportée en quelque sorte hors d'ellemême quand il lui parla de paix et de pardon. M""* de Staël n'en entendit pas davantage à cet instant, car, trop fortement dominée par ses sentiments, elle tomba sans connaissance. Quand elle revint à elle, elle sentit qu'elle avait atteint la limite de h. félicité humaine, et, plus tard, elle a parlé de ce jour comme du dernier jour complètement heureux d'une vie qui était alors dans sa fleur. *