CHAPITRE SIXIÈME
l'aspect entier des affaires a été changé, mon pèie qui s'était sauvé de France, qui avait fui la gloire comme l'on fuit la honte, mon père qui est revenu se dévouer à la France en victime du bien public, non ea ambitieux de la puissance a trouvé tous les pouvoirs anéantis ou confondus, le gouvernement de la force (comme à) l'origine des sociétés, une vieille nation retombée dans l'enfance plutôt que revenue à la jeunesse, un peuple corrompu qui veut adopter les institutions de l'Amfirique, la liberté obtenue avant que l'esprit public soit formé, enfin une incohérence dans les idées, un contraste entre les caractères et les circonstances qui fait frémir. 11 faut attendre d'un long temps les remèdes aux malheurs d'un seul jour, il faut que tous les soins de mon père tendent à relever l'autorité du roi, si le pouvoir exécutif ne lui appartient pas en entier si les troupes ne lui obéissent pas ce pays est perdu, quand un gouvernement subsiste depuis si longtemps il y a apparence qu'il est nécessaire, c'est comme les règles de l'arithmétique dont on trouve la preuve en les renversant. Jamais mon père n'a formé le projet d'eii détruire les bases, il désirait sans doute de grandes améliorations, des améliorations devenues aussi indispensables qu'utiles en elles-mêmes, mais en s'y refusant lorsqu'il n'était plus tems le roi et la noblesse ont bouleversé le royaume mon père a constament supplié le roi d'accorder ce qu'il serait obligé de céder, c'est au système contraire qu'il faut attribuer l'arrogance du peuple et l'inconsidération du monarque, et des grands qu'on a vu de même tout refuser à la rai-
son, tout abandonner à la violence , si cet état durait la France serait détruite, et sa dissolution serait terrible, mais j'espère encore, j'espère que mon père le sauvera, il fera tous les jours quelque chose de bien, il empêchera tous les jours quelque chose de mal, et le tetns qui calme ne trouvera pas d'obstacles sur la route, si cette attente est trompée il faut fuir à jamais la France. Gonstantinople serait un asile plus sûr qu'un pays abandonné à la liberté sans frein, c est-à-dire au despotisme de tous. Votre majesté m e pardonnera-t-elle d'avoir osé lui parler d'intérêts si fort au-dessus de moi, me pardonnerat-elle d'avoir eu le besoin de soumettre à ses lumières des événements dont la gloire de mon père dépend, enfin me pardonnera-t-elle de mettre un prix inestimable à une occasion de me rappeler à son souvenir, si le tableau terrible et philosophique que j'ai sans cesse devant les yeux, rend moins sensible aux grandeurs de la vie il ajoute au respect dont on est pénétré pour le génie, on a besoin de la gloire on est passionné pour les succès et quand tour à tour le despotisme et l'anarchie égalisent tous les hommes on désire pour l'honneur de son siècle que le roi qui sait gouverner son peuple sans l'asservir, qui le contient par son pouvoir et l'anime par son exemple, ne perde rien de son éclat et faisant aimer encore une constitution légalement monarchique, conserve dans l'Europe une forme de gouvernement qui depuis si longtemps maintient la paix dans les grands empires.
11 me reste à rendre compte à votre majesté de ma
■conduite personnelle. J'ai obtenu, j'ai exigé de M. de Staël qu'il fût absent pendant dix jours pour accompagner mon père dans un moment où sa vie peut- ^tre ou sa liberté du moins pouvait être exposée, car la rage de ses successeurs croissait en proportion des regrets que la France lui témoignait, j'ai osé être sûre que votre majesté m'approuverait c'est avec respect mais non avec inquiétude que je lui soumets la conduite de M. de Staël. Je supplie votre majesté de continuer à le traiter avec bonté, notre sort à tous les deux dépend d'elle, personne n'aura plus de zèle que M. de Staël pour vos intérêts, personne dans ce moment n'a autant de moyens pour exécuter ses ordres, personne dans tous les temps n'en éprouvera plus le désir. Je serais heureuse si votre majesté daignait avoir un sentiment particulier de bienveillance pour moi, quelquefois je me le persuade, sans avoir d'autres raisons, d'autres droits pour l'espérer que l'attachement profond, l'admiration vraie dont je suis pénétrée pour elle )y, *
Les heures d'exaltation passées, on put mesurer la transformation que trois courtes semaines avaient opérée dans l'histoire de France et dont M""^ de Staël ne dissimulait pas à son royal correspondant l'effet écrasant. Dans les campagnes la population sévissait avec le fer et le feu contre la propriété ; dans les villes régnait l'anarchie. Le pouvoir qu'on avait arraché au roi n'avait point passé aux mains de l'As-
^ Lettres inédites de M'^^de Staël, appartenant à la bibliothèque de l'Université d'Upsal.
semblée : « Ce n'est pas un gouvernement qui tombe pour faire place à un autre, c'est tout gouvernement qui cesse pour faire place au despotisme intermittent des pelotons que l'enthousiasme, la crédulité, la misère et la crainte lanceront à l'aveugle et en avant w. ^
Personne pour ainsi dire ne payait plus d'impôts, toute la machine gouvernementale était arrêtée. La plupart des employés avaient pris la fuite, les archives étaient détruites: « Les déclamations démocratiques avec lesq uelles on réussissait à la tribune )>, dit M""^ de Staël, « se transformaient en mauvaises actions dans les provinces; on brûlait les châteaux, en exécution des épigrammes prononcées par les orateurs de l'Assemblée, et c'était à coups de phrase que l'on désorganisait le royaume » . ^
Quand Neckar, le 7 août, exposa à l'Assemblée nationale un projet d'emprunt, il demanda s'il avait été possible de prévoir la révolution inouïe qui en peu de semaines s'était accomplie. Le mal avait atteint de telles proportions, qu'il n'était plus malheureusement au pouvoir de personne de se le dissimuler ; envisagé au point de vue des ministres du roi, le tableau était vraiment terrifiant. Sa description de la situation ne laissait rien à désirer pour la clarté ; quant à essayer d'y porter remède, Necker ne le tenta plus. Son devoir, dit-il, était de se soumettre à la volonté de l'Assemblée et de servir le roi à l'aide de la popularité dont il disposait encore. De même
* Taine, La Révolution^ I, 51.
2 M°»« de 'èidiëXy Considérations, ^\\, 270.