‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 25 sur 298 · CHAPITRE PREMIER 5l · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 5l

l'esprit du temps produisait de plus délicat et de plus affiné. Ou bien, enfin, l'on se rassemblait, en face d'un verre d'eau sucrée, dans la modeste demeure de M^"" de Lespinasse, qui, à en croire M^^^ Suard, possédait tous les dons que l'on acquiert dans la fréquentation du grand monde. « Le naturel le plus parfait s'unissait en elle au sentiment le plus prompt des convenances. Elle était certainement laide, mais sa laideur n'avait, ce me semble, rien de désagréable. Sa taille avait de la grâce et de l'élégance, ainsi que ses manières. Elle attachait tous ceux qui vivaient dans son intimité plus encore par la chaleur de son âme que par les grâces de son esprit, qui plaisait à tous ceux qui l'entendaient, parce que ses idées n'étaient que des sentiments et le produit de ses impressions *». A.vec cette femme très attrayante s ms nul doute, à laquelle ses lettres à Guibert^ témoignage d'une passion aussi profonde que malheureuse, assignent une place à part dans la littérature du dix-huitième siècle, Turgot et d'Alembert, Grimm et Morellet se complaisaient à discuter les problèmes les plus ardus de la politique et de la philosophie.

Se faire une place parmi ces puissances à la mode n'était pas une tâche aisée pour une jeune femme étrangère, encore inconnue, et dépourvue des relations de famille ou du rang élevé qui seuls facilitent un pareil rôle; il devait être d'autant plus difficile à soutenir pour M""^ Necker, que ce ne fut que

* M™e Çuard, Essais de mémoires sur M. Suard, 64-65.

très lentement et non sans résistance qu elle se laissa aller au charme de la vie parisienne. En 1765 encore elle écrivait à son amie de Branles : «Le seul avantage de ce pays est de former le goût, mais c'est aux dépens du génie ». Elle trouvait les hommes superficiels, les femmes vaines ; la corruption des mœurs qui régnait autour d'elle blessait ses sentiments les plus intimes. S'il lui était facile de résister nux séductions vulgaires, il était moins aisé, écrivait-elle, d'échapper aux suggestions de l'ambition, car, à Paris, cette passion s'alliait aux meilleures qualités et à l'honnêteté la plus scrupuleuse '. Quand elle s'exprimait ainsi, il yavaitlongtempsque cettepassion s'était emparée de son ame^ sinon pour elle-même, du moins pour un autre; c'est pour cet autre qu'elle entreprit de fonder, rue Michel le-Gomte^, au Marais, où se trouvaient les bureaux de la banque Necker, le salon qui devait être surtout un centre littéraire. L'abbé Morellet, écrivain et économiste, né douze ans après la mort de Louis XIV et qui a assez vécu pour être témoin de la Restauration, revendique le mérite d'avoir été, avec Raynal et Marmontel, l'un des premiers à conseiller à M'"'' Neckerle choix du vendredi pour ses grands dîners ou soupers. Le lundi et le mercredi, en effet, on allait chez M™* Geoffrin, le mardi chez Helvétius, le jeudi et le dimanche chez le baron d'Holbach, le principal amphitryon des philosophes, qu'il recevait à Paris et dans son château de Granval. Plus tard, le mardi fut consacré par M*"« Necker à un cercle étroit d'amis.

* Golowkin, Lettres recueillies en Suisse^ 264.

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