CHAPITRE SIXIEME
le bonnet phrygien sur le pommeau du sabre des gardes nationaux, et, plus qu'aucun autre, il a sa part dans la Déclaration des Droits de l'Homme. A-t-il jamais, pendant toute la durée de son commandement, été en me jure de faire prévaloir sur la garde nationale une autre volonté que la volonté de cette garde elle-même? C'est là une question qui ne rentie malheureusement pas dans le cadre de cette étude. Quand M'"'' de Staël le retrouva dans sa nouvelle dignité, il avait déjà au bout de huit jours, à la suite du meurtre de Foulon et de Beithier, offert sa démission ; mais il l'avait retirée dès le soir même, sans avoir obtenu la moindre garantie quant au châtiment des coupables. Cette conduite devait se répéter aans beaucoup de scènes semblables; cela n'empêchait pas La Fayette de rester pour le moment la figure la plus populaire du jour. Dans le chapitre des Considérations qui lui est consacré, cette popularité exerce encore son influence sur M"*^ de Staël. 11 lui apparaissait comme le vrai républicain, et parce qu'il avait sacrifié ses intérêts de caste et restait indifl'érent à l'argent, elle le croyait, avec la prévention de l'amitié, également au-dessus des tentations de l'ambition et des calculs de l'égoïsme. Elle ne voyait pas ou ne voulait pas voir que dans des situations pareilles le sacrifice opportun d'un privilège est le moyen le plus sûr de le faire valoir.
On se racontait qu'un solliciteur, voulant obtenir une audience de La Fayette, avait appuyé sur sa qualité de noble. « Monsieur, cela n'est pas un empêchement », lui avait répondu le marquis. De telles anec- I 32
dotes circulaient alors de bouche en bouche ; mais il y en avait d'autres qui, sous une forme enjouée, renfermaient déjà de sérieuses leçons. On avait pris l'habitude, au théâtre, d'interrompre par de bruyantes démonstrations les pièces qui déplaisaient, sans que jamais on osât protester contre ces désordres, car cette protestation eût été fort dangereuse. Un incident de ce genre eut lieu pendant une représentation &' Iphigénie. On jeta des pommes pourries dans toutes les loges qu'on soupçonnait occupées par des « aristocrates ». Un de ces projectiles frappa la duchesse de Biron, qui l'envoya à La Fayette avec un mol au crayon portant que le premier fruit de la Revolution devait lui appartenir. Son type à lui, c'est celui de général de la garde nationale, qu'il nommait sa « fille aînée ». Sa théorie fmit aux Droits de l'Homme ; il n'a jamais dépassé ce grand morceau déclamatoire ; Charles X avait coutume de dire que lui et La Fayette étaient les seuls qui n'avaient pas changé depuis 1789. Niebuhr, qui connaissait personnellement ce dernier, confirme la remarque, en ajoutant que La Fayette lui était insupportable parce qu'il le voyait incapable de faire un pas en avant sur le terrain des idées. Il trouvait que le mot dont on a abusé, à savoir « que l'homme de bien est extrêmement peu de chose », s'appliquait parfaitement à lui '.
Son incroyable imprévoyance politique résulte de son propre témoignage: « Ma profession de foi du 11 juillet 1789, dit-il, fut à la fois un manifeste et un
* * Niebuhr, Histoire de V époque de la Révolution, I, 201.