‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 241 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

ultimatum. Elle précéda de trois jours l'insurrection nationale, la dernière qui fut nécessaiie et la dernière que j'aie voulue ^).

Mais les insurrections qu'il ne voulait pas, celles du 6 octobre 1789 et du 18 août 1791 entre autres, il les dirigea ou les laissa s'accomplir, parce qu'en s'y opposant il aurait perdu d'abord sa puissance, puis sa popularité, et qu'il estimait la popularité plus que la vie. Au milieu de la tempête révolutionnaire il se trouva d'humeur à s'abandonner à k la délicieuse sensation du sourire de la multitude » et à se féliciter de posséder la faveur populaire, « sans la quelle il ne pouvait vivre ». Cette puissance abstraite — Topinion publique — devant laquelle Necker s'inclinait, avait, pour La Fayeite, revêtu un corps et était descendue dans la rue. 11 croyait la conduire, alors qu'il la précédait revêtu de l'écharpe tricolore.

Washington l'avertit en vain de se tenir en garde contre son excessive sensibilité pour tout ce qui concernait sa réputation ^ Jefîerson s'exprime plus durement et indique comme son côté faible a canine appétits for famc ^ (une faim canine de la renommée). Mirabeau répétait le mot du duc de Choiseul, qui avait donné à La Fayette., à son retour d'Amérique, le surnom railleur de « Gilles-César * ». « Quand

* La Fayette, Mémoires, III, 227.

2 Thureau-Dangin, Le parti libéral sous la Restauration,

^ Jefferson, Complète ff^orks, II, 106.

* Thureau-Dangin, Le parti libéral sous la Restauration, 47, note.

VOUS auriez cessé d'être le complice de la Révolution, vous êtes cependant resté son courtisan », lui écriva^it Mounier après le 6 Octobre. A côté de cela, il avait le mérite de mener une vie privée irréprochable, à côté delà noble femme qui plus tard lui donna des preuves héroïques de l'amour enthousiaste et profond qu'elle lui avait voué.

M""" de Staël, qui est toujours restée fidèle à son culte pour le caractère de La Fayette, se laissa gagner, à l'époque où la jeunesse faisait miroiter devant ses yeux mainte illusion dont elle revint plus tard, aux qualités intellectuelles extraordinaires d'un homme qu'on ne peut nommer que par opposition au premier. Au lieu de se laisser aveugler, comme celuici, par un optimisme qui lit dire à Napoléon : « La Fayette est un niais I w , Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, évèque d'Autun depuis janvier 1789, s'appliqua de bonne heure à faire preuve de modération, de calme et de sang-froid, à garder une égalité d'àme inébranlable, à se diriger toujours selon les lois de la saine raison ; il avait de plus une sûreté de coup d'œil qui touchait au génie. On raconte que, bien jeune encore, dans une occasion où tout autre aurait poussé un cri involontaire d'étonnement, il se contenta de dire : « Oh ! », en souriant, à une dame qui se rappelait la chose plus tard. Ce petit mot est comme le prologue de sa remarque fameuse à la suite d'une de ses terribles scènes avec Napoléon : « Quel dommage qu'un aussi grand homme soit aussi mal élevé ! n . Talleyrand ne s*étonnait de rien; il s'épargnait à lui et aux autres l'expression d'une indigna-

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