‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 242 sur 298 · CHAPITRE SIXIÈME 5oi · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME 5oi

tion morale qu'il n'éprouvait point ; à une époque où presque tout le monde perdait la tête, il resta un froid observateur qui tenait sans cesse les yeux fixés sur le but et y marchait, par des voies tortueuses, à travers l'intrigue, les dangers et les complots, s'il le fallait, ignorant les scrupules moraux, mais jamais trompé non plus par une mesquine vanité ou entraîné par des succès faciles. Son juge impitoyable, Sainte- Beuve, d'ordinaire plus prudent, a tort de dire que le soupçon d'avoir contribué à la mort de Mirabeau pèse sur la mémoire de Talleyrand. C'est assez de le trouver, treize ans plus tard, chargé de la complicité du meurtre du duc d'Enghien \

Talleyrand connaissait l'accusation dirigée contre lui ; il l'a repoussée à sa manière : « Un homme intelligent et habile a-t-il jamais besoin d'appeler le crime à son aide ? » , dit-iL « C'est la ressource des fous. Le crime ressemble aux flots de la mer : ils reviennent et débordent. J'avais des faiblesses, quelques-uns disent aussi des vices ; mais des crimes ? Fi donc ! ^ ».

Cette ombr« qui plane sur le futur Talleyrand, sur celui du Consulat et de l'Empire, ne l'avait point encore assombri en 1789 ; mais il travaillait déjà en grand, ne s'occupait pas de la foule, imposait aux puissances du jour et surtout se mettait en devoir de leur survivre. Pour lui aussi les hommes n'étaient que des figures d'échecs, mais combien il s'entendait

* Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis^ XII, 12: Talleyrand. — Meneval, Souvenirs^ III, 85.

2 Lamartine oité par Marcellus, Chateaubriand et son temps, 145.

mieux à les mettre en mouvement que son collègue Sieyès, pour qui elles ne représentaient que des formules mortes I La Fayette, dans le grand monde, était gauche et raide ; il ne se trouvait à l'aise que dans les clubs, cr où il pouvait saisir au vol les idées des autres » \ ou Tépée à la main, à la tête de son peuple en armes. Talleyrand, au contraire, exerçait un irrésistible attrait, parce qu'il s'était plié à l'habitude quotidienne du calme et de la douceur et qu'il possédait l'art de plaire non seulement aux femmes, mais aux hommes. Personne ne le surpassait pour la grâce des manières ; Rivarol le jugeait capable, à l'âge de trentecinq ans, d'arriver à tout ^ Rédacteur des cahiers de son diocèse, il fut un des rares députés qui n'apportèrent que des projets pratiques et réalisables et qui ne firent aucune allusion à l'avènement prochain d'un âge d'or ^

Lié depuis longtemps avec Necker, il faisait partie du cercle intime de Tambassade de Suède, tandis que des liens d'un autre genre l'unissaient à la comtesse de Buffon, puis à la comtesse de Flahault. Il était, dans l'Assemblée, un des membres du clergé le p lus résolument partisan du Tiers ; elle l'en récompensa en le faisant siéger, le 14 juillet, avec Mounier, Cicé, Lally, Clermont-Tonnerre, Bergasse et Sieyès, dans le comité chargé de préparer la constitution.

* Rivarol, Galerie des États-Généraux, Philarète. (Portrait de La Fayette).

2 Rivarol, Galerie des États-Généraux, Amène {TaUeyranà).

' Sir Henry Lytton Bulwer, Talleyrandf édit. Tauchnitz,

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Quand il s'agit de décider si, après les événements qui étaient survenus, les mandats confiés par les électeurs à leurs délégués devaient continuer à être considérés comme impératifs, l'évêque d'Autun parla pour la première fois et réclama liberté complète d'action pour lui et ses collègues. La résolution prise à cet égard ne décida rien moins que la marche future de la Révolution. Les cahiers de 1789 réclamaient en effet un changement, car ceux du clergé et de la noblesse, qui dans la plupart des cas obligeaient leurs députés à voter par ordres, étaient devenus désormais sans objet. En revanche, presque tous les cahiers sans exception avaient en vue non l'affaiblissement et encore moins l'anéantissement de la monarchie, mais sa réforme. Aussi des modérés, comme Malouet, réclamaient-ils la révision des mandats, en tant que celle-ci était nécessaire à assurer le maintien des Etats Généraux ; leur suppression leur apparaissait déjà comme une victoire du despotisme \ Mais la proposition de Talleyrand et non celle de Malouet fut acceptée, et la Constituante, désormais affranchie des mandats reçus par ses membres, travailla à l'édification de la République.

Le rôle des amis de M""' de Staël, au 4 Août, était déterminé à l'avance par ce qui avait précédé. L'ini* tiative fut donnée au club Breton par l'héritier de Richelieu, le duc d'Aiguillon, qui y proposa l'abolition des droits féodaux. Dans l'Assemblée même, c'est le vicomte de Noailles, beau-frère de La Fayette,qui de-

1 Malouet, Mémoires, I, 299.

manda l'égale répartition des impôts, la suppression de tous les droits pécuniaires et celle du servage, en même temps que la sanction solennelle de la noblesse et du clergé pour la suppression du système féodal. M"** de Staël, dans son livre des Considérations, ne parle pas de cet épisode si connu de la Révolution ; mais sans le moindre doute elle partageait le joyeux enthousiasme qui, dans cette nuit mémorable, abandonnait sans hésitation et sans distinction, contre des dédommagements incertains, non seulement ce qui était perdu en fait ou ne méritait pas de survivre, mais aussi des droits de possession bien fondés. L'économiste Dupont de Nemours, jadis secrétaire de Turgot, était le seul qui, partant d'un ordre d'idées digne d'un homme d'Etat, mettait en garde contre des innovations d'une portée indéterminée et recommandait le maintien des lois et le rétablissement de l'ordre. Deux des membres éminents de l'Assemblée nationale résistèrent avec lui au (( courant électrique » qui semblait emporter leurs collègues. Sieyès, appuyé par Lanjuinais, ne voulait pas qu'on supprimât, mais qu'on rachetât Ja dîme du clergé ; il prononça à la tribune, sous l'impression de cette attaque directe à la propriété, le mot célèbre : « Ils veulent être libres, et ne savent pas être justes I ». Mirabeau, d'autre part, prévenu de ce qui se préparait, n'avait pas assisté à la séance du 4 Août, et se contenta de faire remarquer à Sieyès qu'après avoir lâché le taureau, il ne devait pas s'étonner de le voir jouer des cornes. 11 fit échouer provisoirement le but définitif de la fameuse séance,

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