CHAPITRE SIXIÈME 5o
la fondation de l'égalité par la suppression de toutes les distinctions de rang, en rejetant la proposition relative à l'abolition des droits honorifiques de la noblesse.
La première tâche à entreprendre^ la pacification du pays, « où les lois étaient devenues sans force, les juges sans autorité, la justice un vain fantôme ^ », réussit si peu, que Necker dut interrompre les débats sur les résolutions du 4 Août, pour mettre enfin l'Assemblée au courant de la situation. D'après lui, on avait inauguré l'ère nouvelle par un oubli complet, du bien public, et la renonciation à tant de droits, non seulement de la part des ordres, mais aussi de la part des provinces, des villes et des corporations, sans indemnités nettement déterminées, avait été l'œuvre d'une précipitation funeste ^ En public, toutefois, il ne parla que de l'arrêt des affaires, du refus des impôts et des arrérages, du vide du Trésor et de la nécessité d'un emprunt de trente millions pour faire face aux dépenses les plus urgentes pendant les deux mois que lui, comme tant d'autres, il jugeait suffisants à l'achèvement des travaux de l'Assemblée. Pendant ces débats, le marquis de Lacoste et Alexandre de Laineth firent entendre pour la première fois et sur un ton menaçant que les biens ecclésiastiques, appartenant à la nation, devaient être employés à satisfaire les créanciers de l'Etat. Quant à l'emprunt
* Compte-rendu du Comité des rapports à VAssemblée, 13 août 1789.
2 Necker, De la Révolution française, IX, 267, et Troisième minister Cf VII, 68.
5oG MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
proposé par Necker, il échoua complètement par suite de la réduction des intérêts du fait de l'Assemblée. Il en tomba malade, parce qu'il vit non-seulement sa paix et sa santé, mais encore sa réputation compromise, la confiance perdue, le crédit du pays ruiné. Pas un jour désormais ne se passait sans désordres et sans révolte impunie contre la loi *. Ce résultat déplorable de son intervention financière détermina bientôt après l'Assemblée à voter sans discussion aucune un emprunt qui n'était pas moindre de quatre-vingts millions. Cela fait, ellequittala prose des affaires pour remettre le pied sur le terrain des abstractions.
Elle fit précéder la constitution de la Déclaration des Droits de F Homme, « préface inutile d'un livre nécessaire », suivant le mot deUivarol. Cette déclaration était rédigée sur le modèle de celle que Jelferson, en 1776, avait mise en tête de l'acte d'indépendance au congrès de Philadelphie, et qu'il reproduisit avec plus de détails dans la constitution de l'Etat esclavagiste de Virginie ; mais avant de définir les Droits de l'Homme, il aurait fallu, suivant la remarque d'un historien allemand, définir l'homme lui-même *. Jefferson avait emprunté à Locke et à son élève Jean- Jacques-Rousseau les traits principaux de ces dé~ clarations pour les points qui ne répondaient pas à des vérités générales. Ainsi fit retour dans sa patrie» sous une étiquette étrangère, le principe fondamental du Contrat social^ la doctrine de la souveraineté du
* Necker, Troisième ministère, VII, 39.
' * Bernhardi, Histoire de Russie, II, 175.