‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 26 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'un des principaux familiers de ses vendredis, qui, suivant l'usage de l'époque, ne comprenaient guère plus de quinze à vingt personnes, ce fut Suard, le véritable type du publiciste du dix-huitième siècle ; possédant très bien la littérature anglaise et même au courant de la littérature allemande, écrivain peu fécond, mais causeur intarissable, il publia, sous Louis XVI, la première feuille quotidienne française, le Journal de Paris, et fut du petit nombre de ceux dont la Révolution ne changea pas les opinions, parce qu'ils n'avaient en rien contribué à la préparer. Après son mariage avec la sœur de son éditeur Panckoucke, la famille Necker étendit son amitié à sa femme, qui, de même que W^ Necker, pouvait se féliciter du rare bonheur d'une union qui ne fut jamais troublée. Un fait qui honore les deux familles, c'est que Necker, sans jamais se nommer, servit à Suard, aux prises avec des embarras pécuniaires, une rente de huit cents livres*. La petite maison des Suard, à Fontenay-aux-Roses, était le centre commun de réunion ; un modeste repas rassemblait le dimanche les amis, parmi lequels, plus tard, se trouvait parfois Talleyrand. Au nombre des intimes des Necker était aussi Raynal, ancien jésuite, l'auteur de X Histoire philosophique des deux Indes, ouvrage dans lequel il semblait avoir pris à tâche, suivant Turgot, de soutenir successivement tous les paradoxes avec fanatisme et incohérence dans les idées % et que, plus tard, l'auteur regrettait en vain

* M"»« Suard, Es^mia de mémoires sur M. Suard, 116-121.

* Morellet, Mémoires, I, 222.

d'avoir écrit *. Marmontel, un des meilleurs amis de M"*® Geoffrin, a été très surfait par ses contemporains sous le rapport du talent ; mais il était un aimable optimiste, d'un commerce des plus agréables. U fit la connaissance de M""° Necker à un bal donné par la bourgeoisie parisienne, où elle dansa mal, mais de tout son cœur 2. Parmi les intimes de M'^" de Lespijiasse on recruta d'Alembert, trop occupé d'ailleurs par elle tant qu'elle vécut, pour faire autre chose que des apparitions rapides dans les autres cercles ; M"' d'Houdetot conduisit aux Necker le marquis de Saint -Lambert. On ne lit plus depuis longtemps son poème des Saisons, et l'auteur n'est plus connu aujourd'hui que comme l'heureux rival de Voltaire auprès de la marquise Du Ghâtelet, la «divine Emilie », et comme celui de Rousseau auprès de la comtesse d'Houdetot, qui a fourni le type de Julie dans les passages les plus brûlants de la Nouvelle Hélo'ise.

On vit enfin paraître chez M""" Necker le plus brillant représentant de V Encyclopédie, Diderot en personne, « l'enfant prodigue de la spéculation », commel'a nommé son éminent biographe allemand'. Dans ses lettres à M^^^ Volland il répète à plusieurs reprises qu'il a beaucoup de peine à quitter sa solitude, qu'il se soumet à contre-cœur aux exigences de la vie des salons. Mais son humeur était changeante. Son extraordinaire fraîcheur d'esprit et sa vivacité faisaient de lai un hôte d'autant mieux venu

* Malouet, Mémoires, 1.

2 Marmontel, Mémoires, livre VI.

^ ' Rosenkranz, Diderot, sa vie et ses œuvres, II, 280.

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