CHAPITRE SIXIEME
M"« de Staël racon.e qu'elle le vit ce jour-là trois fois à la tribune, tenant pendant deux heures les auditeurs sous le charme de sa merveilleuse éloquence. Elle cherche à en donner une idée, mais elle termine sur une citation de Garât dans le Journal de Paris : ^( Que serait-ce, si vous aviez vu le monstre? ». « Les députés des provinces », dit-elle un peu plus haut, n'y étaient pas très sensibles (au malheur de la banqueroute) ; mais comme on ne savait pas alors ce qu'on a trop appris depuis, à quel point une nation peut supporter la banqueroute, la famine, les massacres, les échafauds, la guerre civile, la guerre étrangère et la tyrannie, l'on reculait à l'idée des souffrances dont l'orateur présentait le tableau^ ».
Morris dit que M""^ de Staël était prête, ce jour-là, non seulement à admirer l'attitude de Mirabeau, mais aussi à le remercier de ce qu'il avait parlé de « l'immense popularité » de son père comme de «la récompense due à d'éminents services, à une longue expérience et à une extraordinaire entente des choses financières^ ». On se demandait à la Constituante si Necker avait enfin « gagné » son redoutable adversaire, c'est-à-dire s'il avait réussi à le corrompre ; d'autres exprimèrent l'opinion, partagée plus tard par M'"® de Staël elle-même, que Mirabeau avait voulu écraser le ministre sous le poids de la responsabilité qu'il lui imposait. Aucune des deux suppositions n'était fondée. Mirabeau se sentait assez fort pour être juste envers Necker, surtout parce qu'il sa-
1 M°>« de Staël, Considérations, XII, 315. * Jared Sparks, Gouverneur Morris, I, 326.
vait que c'était son oraison funè bre qu'il prononçait. Maintenî;nt que le tribun songeait à gouverner, il devait d'autant moins vouloir rendre impossible tout gouvernement. De ce jour date son autorité sur l'Assemblée, qui après de longues révoltes se soumit à la puissance de sa parole. 11 n'avait d'autre lival dans la faveur de la foule que La Fajette, qui, placé à la tête de la seule force encore existante en France, se flattait de l'illusion de dominer ainsi la situation, et cela d'autant plus que Bailiy, le maire de Paris, lui laissait la direction de la police, ce qui lui permettait de surveiller la capitale, Versailles, la cour et l'Assemblée. Durant ces semaines il tint en bride, avec l'aide de la municipalité, les démagogues du Palais- Royal, et arrêta, en apparence, les menées orléanistes, en faveur desquelles intriguait alors Danton*. Mais la trêve momentanée n'était pas due à une amélioration de la situation ; elle provenait simplement des conflits qui avaient surgi. Le duc d'Orléans, et, plus que ce conspirateur sans courage, le parti qui s'était emparé de lui^^ comptait sur un crime pour mettre ensuite et n'importe sous quel titre la main sur la souveraineté devenue vacante. La Fayette n'alla pas si loin ; il voulait amener le roi à Paris afin d'y disposer de lui comme d'un instrument ^ Ce court espace de temps ne fut d'ailleurs pas perdu pour la Révolution. La Fayette qui, à la tête de sa garde nationale,
* * Sybel, Histoire de l'Europe fendant la Révolution française, I, 89.
2 M"»« de Staël, Considérations, XII, 308 309.
3 Necker, De la Révolution française^ IX, 275.