CHAPITRE SIXIÈME
royale, toute cette scène imprudente mais si facilement explicable, enfin, qui consola la monarchie foulée aux pieds à l'heure de son profond abaissement et qui offrit à ses partisans l'occasion d'exprimer des sentiments qu'ennoblissaient le malheur et le danger. Mais si ce témoignage de dévouement fut agréable à la cour, un événement qui pouvait devenir le signal de la révolte le fut plus encore aux clubs parisiens.
La récolte, cette année, n'était pas bonne, et on ne Tavait pas encore amenée sur les marchés. Necker essaya de prévenir la cherté par des achats de blé, particulièrement en Angleterre, et il réussit à assurer l'approvisionnement de Paris dans ce sens du moins, que le prix du pain ne dépassât pas une limite raison nable ^ . Mais il ne put empêcher quarante mille vagabonds sans feu ni lieu d'attendre impatiemment le cataclisme, ni défendre à Marat de leur répéter, dans le Puhliciste parisien, comment le gouvernement exportait le blé indigène et leur donnait en échange, pour leur argent, du a pain empoisonné » tiré de l'étranger 2. Quand on apprit à Paris les incidents du banquet de Versailles, on s'écria qu'il se préparait là une contre-révolution. La vieille haine contre la reine se déchaîna ; on alla jusqu'à répéter cet odieux calembour : « Pour sauver la France, il faut un maréchal de Turenne (tue-reine) ^ ». La cocarde patriotique
* * Sybel, Histoire de VEurove pendant la Révolution française. 1, 95, note.
2 E3ii\n, Histoire du journal en Finance, cité par Laboulaye. ^ Droz, Histoire de Louis XVI, III, 19.
insultée se montra partout ; on commença à parler tout haut de la fuite projetée du roi et des siens. Sur ces entrefaites, le matin du 5 octobre, parvint à l'Assemblée l'approbation royale provisoire des décrets du 4 Août et de la déclaration des Droits ; quant à Tacceptation définitive, le roi la subordonnait à Tachèvement delà Constitution et à la reconnaissance par l'Assemblée des droits du pouvoir exécutif. En même temps, il recommandait instamment à celle-ci de ne pas interrompre^ comme elle était en irain de le faire, la marche de la justice dans un moment où l'autorité ne possédait pas assez de force pour percevoir les impôts, maintenir l'ordre et approvisionner le pays. Ces observations aussi modelées que raisonnables avaient soulevé une discussion au cours de laquelle Mirabeau venait de prendre la parole pour répondre à Robespierre, quand on vint lui dire que Paris, représenté pour le moment par une troupe de bandits et de femmes en fureur, marchait sur Versailles. Le matin, le pain avait manqué chez quelques boulangers et le soulèvement avait commencé par l'occupation de l'Hôtel de Ville. La partie de la garde nationale composée des gardes-françaises révoltés déclara à La Fayette qu'elle ne pouvait tirer sur le peuple affamé. Lui-même empêcha les gardes nationaux proprement dits, tout prêts à maintenir l'ordre, d'exécuter leurs desseins, et il est prouvé que le cri : « Le roi à Paris ! », qui détermina les événements du lendemain, fut poussé par des soldats de La Fayette*.
* * Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, I, 98-99 et 104-105.