CHAPITRE SIXIÈME
Ainsi commença la marche sur Versailles, afin de délivrer le roi de l'aristocratie et de demander du pain pour le peuple affamé. La façon dont La Fayette finit par se décider à suivre avec ses troupes ne saurait être passée ici sous silence.
11 était environ quatre heures de l'après-midi. Depuis le matin le tocsin résonnait, et les faubourgs défilaient en colonnes serrées, au cri de : a A Versailles ! )), devant Lafayette, en le sollicitant de se mettre à leur tête. Il était à cheval, au quai de la Grève, devant ses bataillons. Pendant de longues heures il contempla le torrent humain qui s'écoulait à ses pieds, et refusait sous toutes sortes de prétextes de se rendre à son appel. Alors un jeune homme, sortant des rangs et portant ia main à la bride de son cheval, lui dit : a Mon général, jusqu'ici vous nous avez commandés ; mais maintenant c'est à nous de vous conduire... ». Un instant plus tard, et l'ordre : <( En avant ! )), jusqu'alors vainement attendu, s'échappa *.
A Versailles, Mirabeau avait informé le président de l'Assemblée nationale, qui était justement Mounier, de l'arrivée imminente des bandes parisiennes, en l'engageant tout bas à lever immédiatement la séance et à aviser le château. Mounier ne bougeant pas, il devint plus pressant et parla de dangers extrêmes, même pour les députés. On était à une de ces heures où décide non pas la supériorité de l'in-
^ Sainte-Beuve, Portraits littéraires. La Fayette, II, lil. D'après le récit d'un ancien garde-national témoin de l'incident.
telligence, mais bien celle du caractère. « Tant mieux ! », répliqua Mouoier.« Qu'ils nous surprennent tous ici et nous tuent ! mais tous, entendez-vous. Les affaires de la République n'en iront que mieux ». Mirabeau ne trouva rien à répliquer, et le 6 Octobre commença.
M"^^ de Staël .a été témoin de cette journée.
Lorsque, dès le matin, elle apprit ce qui se préparait, elle se rendit aussitôt, par des rues détournées, de Paris à Versailles. En route elle rencontra lâchasse du roi, rappelée en toute hâte du bois de Meudon. A son arrivée, Necker était avec le monarque. Elle trouva sa m.ère dans une des antichambres qui con duisait aux appartements royaux ; JVP" Necker, en proie à une angoisse mortelle au sujet de son mari, était cependant résolue à partager son sort. Beaucoup d'autres personnes arrivèrent successivement à Versailles. Vers le soir vint Meunier, pour exiger fort à contre-coeur, comme président de l'Assemblée, la sanction royale pure et pimple à la déclaration des Droits. M""^ de Staël, qui nous donne ce détail, ajoute ce qui suit : « Le roi en avait, pour ainsi dire, littéralement admis les maximes, mais il attendait, avaitil dit, leur application pour y apposer son consentement. L'Assemblée s'était révoltée contre ce léger obstacle à ses volontés ; car il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts » .
Dans les antichambres on discutait autour d'elle la question de savoir si le roi devait fuir ou rester, se mettre en état de défense ou gagner la province.