‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 255 sur 298 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

M"'^ de Staël assure — et cela a été confirmé depuis — que, parmi les ministres, Cicé, Montmorin et Necker inclinaient, conformément au projet de La Fayette, à assigner désormais Paris comme résidence au monarque. Saint-Priest seul conseilla la fuite à Rambouillet et déclara que si Louis XVI se laissait conduire à Paris, sa couronne était perdue. « C'est là un conseil qui peut vous coûter la tête », ^ lui répondit Necker. On se racontait dans l'entourage du roi que celui-ci se refusait à fuir, parce qu'il était persuadé que l'Assemblée voulait le remplacer par le duc d'Orléans, appréhension aussi peu fondée alors que plus tard, suivant M""^ de Staël; celle-ci d'ailleurs croyait fermement qu'un succès militaire, même en le supposant possible, n'aurait plus sauvé le prince, tant l'esprit révolutionnaire s'était emparé de tous. On attendait donc anxieusement, et sans prendre de résolution, le péril qui s'approchait ; on regardait par les fenêtres dans la direction de la grande avenue située en face du château, et l'on se disait que les premiers coups de canon seraient précisément tirés droit dans la salle où l'on se trouvait. « Mais cependant aucune femme, dans une aussi grande circonstance, n'eut l'idée de s'éloigner ». Vers trois heures, les premières bandes de femmes avaient fait irruption dans l'Assemblée, et les scènes que l'on sait se déroulaient dans la cour du palais ; à ce moment M. de Ghinon, plus tard duc de Richelieu, les habits déchirés, oublieux pour la première fois de toutes les

* * Sybel, Histoire, de V Europe pendant la Révolution française^ I, 98. — Duchesse de Tourzel, Mémoires, I, 8.

règles de l'étiquette, pénétra dans les appartements royaux. Il s'était joint à la populace, dans les rues de Paris, pour se mettre au courant de ses projets, et l'avait ensuite devancée à mi-route de Versailles, pour prévenir le roi et sa famille. Ses révélations produisirent une impression terrifiante : les femmes, dit-il, étaient encore plus ivres de vin que de fureur, les hommes, la lie du peuple, se vantaient des meurtres qu'ils avaient commis et qu'ils se promettaient de dépasser. La tombée de la nuit et les nouvelles contradictoires du dehors accrurent encore l'anxiété ; enfin, à onze heures du soir, la nouvelle de l'arrivée de La Fayette et de la garde nationale se répandit comme un présage de salut. M™^ de Staël vit le général se rendre cliez le roi ; on l'entourait de tous cotés, on l'assiégeait de questions comme s'il eût été encore maître de la situation. La Fayette avait l'air très calme, comme toujours. A sa sortie des appartements royaux, il releva si complètement, par ses assurances, le courage des assistants, que peu à peu, vers minuit, tout le monde se retira, et que le danger paraissait conjuré par cela même que les forces épuisées refusaient leur service \

Ainsi commença cette nuit, qui n'a pas sa pareille dans l'histoire des révolutions et sur les péripéties de laquelle des adversaires irréconciliables ont porté ce jugement : a M. de La Fayette a dormi contre son roi » . « Général Morphée », railla Rivarol, quand le premier effroi fut passé. M""" de Staël, elle aussi, avait

1 Lanzac de Laborie, Jean-Joseph Mounier^ 222-223, et Exposé de la conduite de M. Mounier, 69-92.

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