CHAPITRE SIXIÈME
fini par se retirer avec ses parents et par aller dormir. Le lendemain, de grand matin, la vieille mère du comte de Choiseul-Gouffier, qu'elle ne connaissait pas, vint la réveiller en l'exhortant à fuir. Elle apprit par elle l'irruption des hordes dans le palais par une entrée non surveillée, la massacre des gardes du corps, et comment la reine avait, par pur hasard, échappé au même sort. M"'*' de Staël s'était rapidement habillée, quand on vint lui dire que Necker s'était déjà rendu auprès du monarque et que sa mère s'apprêtait à le suivre. Les appartements royaux, nous l'avons déjà fait remarquer, communiquaient avec le contrôle général par un long corridor. M'^^de Staël, en le traversant, entendit les coups de fusil qu'on tirait dans les cours. Dans la grande galerie on voyait partout des traces de sang; dans la salle voisine, les gardes du corps et les gardes françaises, au comble de l'excitation, fraternisaient les uns avec les autres, échangeaient leurs cocardes et criaient : c«. Vive La Fayette I ». Celui-ci, de son côté, cherchait à protéger contre la populace la vie de ceux qui avaient échappé à regorgement. D'une autre salle on voyait et on entendait la foule hurler et crier, tandis que retentissaient des coups de feu et que le nom de la reine était fréquemment répété. Tout à coup, les portes d'une pièce latérale s'ouvrirent et la reine parut, la chevelure en désordre, mortellement pâle^ mais digne, faite pour frapper l'imagination.
Elle entendait dans la cour de marbre le peuple qui la réclamait. Les hommes étaient presque tous armés de pistolets ou de fusils. On pouvait lire sur leurs
yisages le sort qu'ils réservaient à Marie-Antoinette.
Elle ne s'avança pas moins sur le balcon, tenant ses deux enfants par la main.
La scène qui suivit a été mille fois décrite; elle a inspiré historiens et poètes, royalistes et républicains. Mais rien ne remplace l'impression des témoins directs, qui, comme M"^ de Staël, virent la fureur aveugle de cette foule se transformer d'abord en stupéfaction muette, puis en bruyante admiration. A cette époque, les rapports entre Necker et La Fayette étaient des meilleurs, et M"° de Staël ainsi que son père s'efforcent de l'absoudre de toute responsabilité dans les événements d'Octobre^ tandis qu'ils n'avaient aucun motif de vanter la conduite de la reine à leur égard. Mais la force d'âme déployée en cette circonstance par celle-ci fit une telle impression sur M""® de Staël, qu'elle ne parle même pas du rôle joué à ce moment par La Fayette. Elle raconte seulement que la reine, rentrée dans la salle, s'approcha de M""' Necker et lui dit d'une voix qu'étouffaient les larmes : •c Ils vont nous forcer, le roi et moi, à nous rendre à Paris, avec les têtes de nos gardes du corps portées devant nous au bout de leurs piques » .
Tandis que, quelques heures plus tard, le cortège funèbre de la monarchie s'acheminait vers la capitale, M"*" de Staël arrivait avec les siens à Paris par un chejKÎn plus court, qui conduisait à travers le bois de Boulogne. Le temps, dit-elle, était splendide ; pas un souffle n'agitait l'air, et le soleil qui dorait tout de
* Necker, De la Hévoliition française, IX, 273. — Mme de Staël, Considérations XII, 341.