‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 257 sur 298 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

son éclat faisait apparaître plus grand encore le contraste entre cette nature souriante et les événements. Le lendemain elle revit la reine. Elle recevait le corps diplomatique et les personnes de la cour aux Tuileries ; le palais était si peu préparé à la recevoir, qu'on avait dressé des lits de camp pour les enfants royaux dans la salle de réception. La reine essaya de parler, mais les sanglots lui coupèrent la parole, et aucun des assistants ne fut en état de lui répondre. Sa physionomie était belle et irritée ; on ne peut l'oublier quand on l'a vue, dit, en terminant son récit, la jeune ambassadrice.

Les membres de la famille royale n'étaient pas seuls prisonniers de la populace. Quinze jours plus tard ils furent suivis dans la capitale par l'Assemblée, qui, après avoir triomphé par le peuple, n'avait ni le droit ni le pouvoir de lui imposer des bornes, et à laquelle il ne restait que l'obligation de reconnaître son autorité \ Il n'y eut d'exception que de la part de ceux en qui l'indignation produite par les récents événements fut plus forte que toute prudence politique. Les chefs des constitutionnels, Mounier, Lally- Tollendal, La Luzerne, plus environ cent vingt députés, dont les uns donnèrent leur démission pendant que d'autres n'assistèrent plus aux séances, tinrent la partie pour perdue.

Mounier se rendit à Grenoble, résolu à protéger sa province contre les décrets de l'Assemblée nationale et à en appeler plutôt à la guerre civile et à prêter

* Necker, De la Révolution française, IX, 285.

la main à un démembrement de la France, qu'à obéir en de pareilles circonstances ' .

La Fayette avouait plus tard qu'il ne pouvait donner tort à Burke, à Mounier, à John Adams et aux publicistes les plus éclairés^ qui parlaient, après les journées d'Octobre, de la France comme d'une république K Mais à ce moment il chercha à détourner Mounier de sa résolution, en lui écrivant que luimême savait très bien à quoi s'en tenir sur son immense responsabilité ; elle ne pouvait cependant, ajoutait-il, ni le décourager, ni empêcher que son cœur restât entièrement acquis à la cause du peuple et qu'il combattît avec le même zèle l'aristocratie, le despotisme et les factions. « Je connais )>, disait en terminant La Fayette, « les fautes de l'Assemblée nationale ; mais il me paraît bien plus dangereux, et il serait vraiment coupable de la discréditer. Je hais la trop grande influence d'un seul ; mais je suis bien plus pénétré que vous ne croyez de la nécessité de remonter le pouvoir exécutif ^ ».

La réponse de Mounier à cet aveu si fort en désaccord avec les actes de son correspondant fut une tentative de soulièvement du Dauphiné. Ce qui le détermina tout particulièrement à cette résolution, que beaucoup de gens, M"" de Staël entre autres, lui ont reprochée comme une lourde faute politique \ fut la persuasion où il était de la complicité de Mirabeau

* Léouzon Le Duc, Correspondance politique du baron de Staël, 140-1 il. — M'"«' de Staël, Considérations XU,2id.

2 La Fayette, Mémoires, III, 193.

3 La Fayette, Mémoires, II, 418.

^ M°>° de Staël, Conndéraiions XII, 349.

dans les journées d'Octobre, complicité qui, du reste, n'a jamais été prouvée K L'impossibilité où il se trouva d'opérer une réaction des provinces contre la capitale en faveur de la liberté et au profit de la légalité, le porta à résigner son mandat et à se retirer d'abord en Suisse, puis à Weimar, où il gagna sa vie comme instituteur. L'écrit consacré par lui à l'histoire de sa vie publique et de ses désillusions est un document de première importance pour la connaissance de la Révolution ^

Quelques-uns des amis de Mounier, Glermont- Tonnerre et Malouet parmi les députés, Mallet du Pan dans la presse, comprirent leur devoir d'une façon différente, sans jeter sur l'avenir des regards plus confiants que lui. Ils résolurent de rester fermes à leur poste, tout en le jugeant perdu. Sous le nom d' (c Impartiaux » d'abord, puis, dans les derniers temps de l'Assemblée nationale, sous celui de « Constitutionnels » , ces hommes tinrent leur promesse, jusqu'au jour où la persécution les réunit de nouveau à leurs compagnons d'armes de 1789, qu'ils suivirent sur la terre étrangère ou sur l'échafaud.

Mais les idées défendues par eux étaient destinées à leur survivre, et voilà pourquoi les luttes des monarchistes constitutionnels rentrent dans le cadre d'une biographie de M"^ de Staël.

* Mounier, Appel au tribunal de Vopinion publique, dirigé contre Mirabeau. Mettre en regard Lanzac de Laborie, Jean-Joseph Mounier, 252-253.

* Mounier, Recherches sur les causes qui ont empêché les Français de devenir libres, 1792.

Un écrivain de ce siècle qui plus d'une fois a donné comme historien des preuves de vraie divination, Michelet, a nommé l'histoire « une résurrection ».

Cette définition s'applique à ceux qui, en 1789, voulaient créer l'Etat constitutionnel et qui ont expié chèrement leur illusion, à l'exemple de tous ceux qui devancent leur génération et prétendent goûter prématurément les fruits de la sagesse politique, que le temps seul peut mûrir.

Le naufrage des doctrines représentées par eux amena vingt-cinq années de malentendus, la Terreur, la guerre civile, les victoires corruptrices du césarisme et leurs terribles représailles. Puis, après des catastrophes a qui avaient mis en question les intérêts de la race humaine » \ on revint au point de départ, aux théories que les meilleurs esprits du dixhuitième siècle avaient envisagées comme un but possible et désirable.

L'importance politique de M"^^ de Staël consiste principalement en ceci, qu'elle se constitua la gardienne d'une tradition dans laquelle elle avait grandi et qu'elle sut épurer et débarrasser plus tard de mainte illusion, grâce à l'expérience acquise sous l'influence salutaire du temps et des événements. La femme, l'écrivain, a son intérêt spécial. Son titre au souvenir de l'histoire, c'est d'avoir sauvegardé pour la génération nouvelle, grandie à l'ombre du despotisme, la pensée et l'amour de la liberté, qu'elle sut préserver avec un mâle courage, au cours d'une persécution de douze années et d'une défaillance presque universelle.

* Mounier,' ouvrage cité, dernier chapitre.

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