‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 27 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

et plus apprécié qu'il était plus rare ; le marquis de Chastellux disait, pour donner uns idée de sa manière de produire, que ses idées s'étaient enivrées et couraient les unes après les autres. Diderot raconte à son amie, avec un singulier manque de tact, l'accueil qu'il a reçu chez M"** Necker : « Il y a ici une M""® Necker, jolie femme et bel esprit, qui raffole de moi. C'est une persécution pour m'avoir chez elle... Elle est une Genevoise sans fortune à laquelle le banquier Necker vient de faire un très bel état. On disait : « Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer ? » On répondit : « Rien de plus ingrat en ce monde ». Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi». Puis suit une très mauvaise plaisanterie qu'il essaya de réparer plus tard en affirmant que M"" Necker unissait la pureté d'un ange à la plus grande finesse du goût.

Une chose plus flatteuse pour elle, c'est l'assurance qu'il lui donna un jour, en lui écrivant, que s'il l'avait connue plus tôt, il y aurait beaucoup de choses dans ses livres qu'il n'eût pas dites. Un honnête homme, lui dit-il, un homme qui veut sortir de ce mondeci sans remords et revenir par la pensée et sans rougir sur la carrière qu'il a parcourue, ne compose rien que Dieu et vous ne puissiez regarder avec complaisance. Il hii répète cela dans une lettre excellente, qui se termine ainsi : « Si une bonne action ne pèse pas plus dans votre balance que cent mauvaises, je suis perdu ».

Mais M""" Necker ne put cependant rien sur celui à qui Catherine II, qu'il avait tapée sur les genoux en

causant avec elle, disait en riant : « Bon ! bon ! entre hommes tout est permis », et dont les écrits, tout emplis des contradictions de l'époque, manifestent l'esprit révolutionnaire porté à son comble.

Le marquis de Gbastellux, petit fils du cbancelior d*Aguesseau, était aussi un hôte assidu du salon Nec ker. Chastellux était officier, philosophe, historien, économiste, poète par moments, et passait pour un des hommes les plus aimables de son temps. 11 fonda sa réputation par son livre De la Félicité publique^ paru en 1772, où il assigne comme première tâche aux gouvernants la plus grande somme de bonheur possible pour le plus grand nombre possible, et oii, d'accord avec Fabbé de Saint-Pierre, comme plus tard avec Kant, il salue l'idéal de la paix perpétuelle. N'oublions pas non plus, parmi les amis personnels deM™*" Necker, le médiocre poète Dorât, qu'elle chercha inutilement à faire entrer à l'Académie française et qu'elle ne put préserver des sarcasmes de Grimm et de Diderot, qui, dans la Correspondance littéraire^ se moquèrent de ses interminables vers. Une épigramme sur l'ode de Dorât au jeune roi, en 1774, se termine ainsi :

Puissent, mon cher Dorât, les jours flu nouveau règne, Plus heureux que tes vers, être plus longs encor !

Quand, au bout de moins de deux ans, les vieux amis que M""^ Necker avait laissés en Suisse apprirent le succès de son salon, ils ne purent dissimuler ni leur étonnement ni leurs préoccupations ; Moultou,

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