CHAPITRE SEPTIÈiME
Quant à Mirabeau, tout en tenant l'Eglise pour perdue en France, il condamnait cet acte immense de spoliation comme il avait condamné le h Août ou les journées d'Octobre; et lorsque l'Assemblée l'eut ratifié, il le nomma la plus empoisonnée de toutes les blessures déjà faites au pays ^ . L'impulsion, toutefois, ayant été donnée par un autre, il appuya le projet de mettre les biens de l'Eglise à la disposition de la nation, à la condition de les placer sous une administration tout à fait distincte et de les employer, comme hypothèque, pour le remboursement au moins partiel, en bons du Trésor, de la dette flottante. C'est au cours de ces discussions sur la législation financière que Mirabeau jugea le moment venu pour un pas décisif en avant. Le (5 novembre, il présenta les trois propositions suivantes : assurer la tranquillité de Paris par des approvisionnements de blé, charger une administration spéciale du soin de la dette publique, et donner place aux ministres dans l'Assemblée avec voix consultative. Malgré la résistance de la droite et de l'extrême gauche, il pouvait espérer obtenir, par la puissance de sa parole, l'assentiment de ses autres collègues, si la cour, le ministère et surtout La Fayette, grâce à son influence sur la gauche modérée, le soutenaient en cette circonstance. Cette attente fut trompée. On ne vit dans le projet de Mirabeau que le danger de sa propre élévation au pouvoir ; la gauche fit ajourner le vote, et le lendemain Lanjuinais, « un des
1 Mirabeau à Mauvillon, cité par * Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, I, 114. — Bacourt, ' Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, I, 358.
hommes de France les plus honnêtes et les plus fous »% se couvrit du grand nom da Montesquieu pour faire rejeter, par l'obstination avec laquelle il défendit une théorie qu'il interprétait mal, les projets en question. 11 ne cacha pas un seul instant combien peu il s'agissait ici pour lui d'une des plus importantes questions constitutionnelles : « Un éloquent génie », dit-il à ses collègues, « vous entraîne et vous domine. Que ne ferait-il pas, s'il était ministre? ».
Mirabeau répondit vainement, avec une ironie tranchante, que l'Assemblée pouvait accepter la loi et n'exclure de ses effets que lui, le député d'Aix, et son adversaire Lanjuinais. Maury etd'Espréménil, Sieyès etMontlosier, Duport et Robespierre, Lamethet Barnave, se trouvèrent soudain du même avis. La bataille fut perdue, et avec elle la monarchie ^
Mirabeau a imputé avec indignation à Necker d'abord, puis à Cicé^la responsabilité, du changement survenu cette nuit-là dans les dispositions des députés, qui d'abord avaient semblé irrésolus. Mais il se convainquit bientôt que le vrai coupable n'était autre que celui qui n'avait a tenu aucun des engagements volontaires » qu'il avait pris avec lui, c'est-à-dire le général La Fayette, et il ne tarda pas à le lui reprocher ^
* *Niebuhr, Histoire de l'époque de la Révolution, I, 226.
2 M°^° de Staël, Considérations, XII, 350. — Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, I, 130. — Droz, Histoire de Louis XVI, III, p. 64 et suivantes.
^ Bacourf, Correspondance entre Mirabeau et de La Marcky I, 423,