‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 264 sur 298 · CHAPITRE SEPTIEME D · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME D

Même après le vote du 7 novembre, le tribun ne tint pas la partie pour tout à fait perdue. « Si je suis réellement nécessaire », disait-il alors, « je puis encore arriver au, pouvoir, et j'y arriverai ». En effet, ou l'Assemblée devait rapporter le décret relatif aux ministres, ou la Révolution ne s'affermirait jamais. Pour établir une alliance durable entre la royauté et le peuple, il restait encore, après l'anéantissement du clergé et la défaite de la noblesse, une institution à détruire : les Parlements. Alors il fallait nécessairement s'arrêter et se vouer à l'œuvre de la reconstruction du pouvoir royal.

Quant à la première partie du programme, elle ne tarda pas à s'accomplir. Le 3 novembre, un des adversaires politiques les plus décidés de Mirabeau, Alexandre de Lameth, proposa de proroger les Parlements pour un temps indéterminé, de les « enterrer vivants », comme il s'exprimait, jusqu'à ce que la constitution eût créé une nouvelle procédure judiciaire. Mirabeau contribua par un de ses plus violents discours, du 9 janvier 1790, à étouffer les dernières protestations de la « magistrature aristocratique » condamnée; dans l'intervalle, il tenta une fois encore d'amener La Fayette à une résolution énergique. L'idée de confier au comte de Provence la présidence du conseil des ministres occupa quelques esprits ; mais elle dut être bientôt abandonnée, parce que le prince n'était pas assez sûr, et, d'après Mirabeau, avait fait preuve en outre d'une complète incapacité ; d'autre part, l'ami du tribun, Dumont, se range à l'avis de ceux qui voient dans le marquis de Favras la vie-

time héroïque des desseins personnels du prince. Il était tout aussi impossible d'atteindre le but à l'aide de La Fayette. Sa confiance en lui-môme s'était accrue de l'hésitation qui régnait autour de lui. Il regardait comme le succès le plus heureux de savoir le roi « en sûreté aux Tuileries » ; et plus que jamais il croyait commander à la capitale, depuis que, à la suite du meurtre d'un boulanger, l'Assemblée avait décrété, pour toute la France, le 21 octobre, une loi martiale semblable à celle que Mirabeau avait réclamée pour Paris seul. Or, gouverner Paris, c'était, aux yeux de La Fayette, diriger la Révolution. Les avances de Mirabeau flattaient sa vanité ; mais il était bien résolu à ne partager avec personne la puissance qu'il croyait avoir en main, et, méconnaissant l'énorme danger de la situation, il se berçait dans une sécurité trompeuse. Le duc d'Orléans était éloigné, Mounier compromis, Necker usé, le roi entre ses mains. Il ne craignait pas Mirabeau, parce qu'il le méprisait profondément; il regardait Lameth comme un intrigant, Barnave et Duport comme des incapables. * La foi aveugle en la puissance des théories allait de pair chez lui avec le dédain des personnes. En janvier 1790, Gouverneur Morris l'entendit affirmer, à sa grande surprise, que, en dépit de bien des fautes, l'Assemblée nationale avait cependant réussi à faire une constitution « infiniment

* La Fayette, Mémoires, II, 443, 458. — Jared Sparks, Gouverneur Morris, I, 338. — Léouzon Le Duc, Correspondance diplomatique du baron de Slaël, 154.

Page 1