CHAPITRE PREMIER
comme le plus intime, lui demanda ce qu'allaient devenir, au milieu de ce monde incrédule, ses convictions chrétiennes. Elle lui répondit par la lettre suivante :
« Mon cher ami,
« Pouvez-vous me soupçonner un instant ? J'ai reçu mes sentiments avec l'existence et vous voudriez que je les abandonnasse dans le temps où mon bonheur en est le fruit ? Vous pouvez me taxer d'enthousiasme; mais est-ce vous qui devez vous plaindre de ce que j'adore tout ce qui est bien ? Je vois quelques gens de lettres ; mais, comme je me suis hâtée de leur montrer mes principes, on ne touche jamais à cet article chez moi. A mon âge, avec une maison agréable, rien n'est si aisé que de donner le ton... Je vis, il est vrai, au milieu d'un grand nombre d'athées ; mais leurs argumens n'ont jamais même effleuré mon esprit, et, s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur * » .
Plus tard, se reportant par la pensée vers ce tempslà, elle écrivait à Thomas : « Il y a vingt ans, si vous vous en souvenez, que me trouvant, pour la première fois, au milieu des plus beaux esprits de l'Europe, j'entendis traiter de chimères toutes les idées sur lesquelles j'avais fait reposer mon bonheur, ainsi que l'explication des phénomènes de ce monde ; je
* D'Haussonville, Le salon de madame Necker, I, 164.
gardai chèrement mes opinions au milieu de ce torrent d'incrédulité ' ».
Dans un cas donné, elle ne craignait pas de défendre ses convictions avec un courage que reconnaissaient pleinement ceux qui, tels que Grimm, par exemple, n'étaient pas de son avis. Un vendredi, la discussion s'engagea sur un point de controverse religieuse. Blessée de quelque opinion émise par Grimm, M"" Necker lui répondit d'abord avec vivacité; puis, comme il tint bon, elle perdit tout empire sur elle même et fondit en larmes. Le soir même, confuse de son emportement, elle adressait une lettre d'excuse à son contradicteur. Une autre fois, elle transcrivait dans son journal le récit d'une discussion métaphysique entre Diderot, Naigeon, l'enthousiaste ami de celui-ci, et elle, discussion qu'elle soutint avec honneur. Mais en somme, dans ces luttes engagées à armes inégales, elle ne pouvait s'attendre qu'à des défaites. Ce n'est pas tout à fait à tort, quoiqu'elle le 'fît avec sa manière sèche habituelle, que la fille sévèrement orthodoxe de M™^ Geoffrin, M""' de la Ferté-Imbault, lui reprochait plus tard d'avoir sacrifié son jugement à son excessive admiration pour l'esprit, et parfois même sa dignité personnelle à ses égards pour les travers d'une époque dépourvue de moralité. M""" Necker répondait de son côté : « J'ai des amis qui ne croient pas en Dieu : pourquoi pas ? ce sont des amis malheureux ». Et elle ajoutait qu'elle aimait plus d'un philosophe, sans aimer sa philosophie.
1 Mme Necker, Mélanges^ III, 213.