‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 29 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce n'est toutefois pas chez les personnages énumérés jusqu'ici qu'elle rencontra l'idéal de l'amitié qui répondait aux aspirations de son cœur ; les noms inséparables du sien sous ce rapport sont, à côté de celui de Moultou, ceux de Thomas et de Bufîon.

Le dix-huitième siècle ne reconnaissait que Voltaire comme rival littéraire de Buffon ; il occupe la première place avec celui-ci, Rousseau et Montesquieu. « Le corps d'un athlète et l'àme d'un sage », ainsi le définissait le philosophe de Ferney. Mallet du Pan le regardait comme le type du penseur : juste, généreux par dessus tout, raisonnable, ami de l'ordre et le répandant autour de lui. A partir de .trente-deux ans , âge auquel il fut nommé intendant des jardins royaux^ il se consacra tout entier à la mission de devenir l'historien de la nature ; moins d'un demi-siècle plus tard il avait terminé une œuvre en trente-six volumes qui ouvrait de nouvelles voies à la science de son temps et se lisait comme un poème en prose. Le château de Montbard, en Bourgogne, reste inséparable de la gloire de BulTon, comme Ferney du souvenir de Voltaire, les Charmettes ou l'Hermitage de Montmorency de celui de Jean-Jacques, le château de la Brède et son parc à l'anglaise de la composition de VEsprit des Lois. Buffon menait à Montbard une existence aristocratique et retirée, qui se partageait entre son cabinet de travail, situé dans une tour isolée du château, et des promenades dans son jardin, et qu'interrompaient seulement de raies excursions à Paris. C'est au cours d'une de ces visites qu'il connut

M'"^ Necker ; il avait déjà soixante-sept ans, et venait de perdre une femme beaucoup plus jeune que lui et qu'il adorait. La première rencontre fut le point de départ d'une intimité qui dura jusqu'à la mort du grand naturaliste et qui, telle qu'elle s'exprime dans les lettres de celui-ci à M""' Necker, indique une absence totale du sentiment du ridicule. Maintenu dans les limites sévères des convenances aussi bien par la différence des âges que par le caractère de la femme qui lui inspirait une telle sympathie, il mesurait d'autant moins ses expressions ; il la célébrait en vers français et en distiques latins auxquels il travaillait des mois entiers sans parvenir à se satisfaire ; lui que ses contemporains taxent d'orgueil, d'opinion exagérée de son mérite, à qui ils reprochent son goût pour les flatteries \ il nommait M"""" Necker son a ange de lumière » et la consultait sur ses propres idées, sur le perfectionnement de sa vie morale: 11 désespère, dans les lettres qu'il lui adresse, de pouvoir jamais élever son âme à la hauteur de la sienne et appelle ses réponses des témoignages divins d'une àme forte par excellence. Apprenait il qu'elle était souffrante ou surtout malade, il pleurait à chaudes larmes, et jamais il ne prenait congé d'elle sans verser des pleurs. « Je baise vo^ lettres » , lui écrit il, « elles sont la plus grande joie de ma vie». Lorsque le poète Lebrun voulut le célébrer en vers, il n'imagina rien de plus agréable à son coeur que d'associer à son panégyrique celui d e M""« Necker :

* Marmontc], Mémoires, livre Vfl.

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