‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 283 sur 298 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

pline grandissait à vue d'œil. Après le 14 Juillet, Rivarol avait remarqué en raillant que ce qui jadis était pour toute armée un titre de honte, la désertion, devenait maintenant pour elle un titre de gloire \ Mirabeau proposa de licencier l'armée entière et de la reformer avec des éléments tout nouveaux ; sa proposition fut rejetée, mais la transformation fut entreprise. On laissait au roi la nomination aux grandes fonctions militaires ; pour tout le reste, l'armée était soustraite à son influence. D'un côté on cherchait à rétablir la discipline, de l'autre on accordait aux soldats le droit électoral, du moins pour les grades inférieurs, et l'on introduisait le jury en matière de crimes militaires. Le véritable but de l'Assemblée nationale était bien moins de réorganiser l'armée, que de la soustraire à l'autorité du gouvernement et de la diriger elle-même. Elle avait préparé le terrain en augmentant la solde des simples soldats et en faisant d'autres concessions ; il s agissait seulement de trouver les ressources financières nécessaires à l'exécution de ses promesses.

ïj'émission des assignats avait commencé en avril ; en août, trois cent trente millions avaient déjà été dépensés sur les quatre cent mille, et le déficit se chiffrait à trente millionspar mois, sans qu'on eût pu trouver d'autres ressources. Ordinairement, en de pareils moments, on se rappelait que Necker existait. Cette fois, le Comité des finances de l'Assemblée conçut un nouveau plan pour l'extinction de la

* Rivarol, Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, préface.

dette flottante, plan qui ne fut pas même communiqué au ministre. Les jeunes financiers de l'Assemblée voyaient en lui un homme usé et qui avait fait son temps ; il les ennuyait, et ils le disaient ouvertement. Il s'agissait maintenant de choisir entre l'émission de nouveaux assignats et la banqueroute. Mirabeau s'était expliqué sur les deux éventualités ; on n'avait pas encore oublié l'admirable discours prononcé par lui en novembre sur les conséquences terribles qu'aurait cette dernière. Mais le papier-monnaie aussi était à ses yeux une ressource si dangereuse, qu'il le nommait « la peste circulante ^ » . Toutefois, il conseilla une nouvelle émission d'assignats pour une somme de huit cents millions, cette fois sans autre sûreté que l'engagement et l'aliénaiion des domaines de l'Etat. Il se laissait déterminer par des motifs politiques bien plus que par des raisons économiques.

En matière de finances comme dans toutes les autres, on était déjà sous la domination complète du prolétariat, et spécialement de la populace parisienne, qui ne voulait entendre parler que des impôts qu'elle n'avait pas à payer, et rendait en conséquence impossible tout système financier raisonnable. A cela vinrent s'ajouter d'autres considérations. Par l'émission des assignats on rendait la fortune des classes possédantes plus ou moins dépendante du taux des papiers, on nécessitait la vente des domaines de l'Etat, on unissait les intérêts de tous les nouveaux

* Mirabeau, Lettre à Ceru/h', janvier i789.

possesseurs de ces domaines aux destinées de la Révolution, et on hâtait l'accoinplissement d'une de ses mesures de prédilection, le partage du sol entre le plus grand nombre de mains possible.

Mirabeau se complut dans l'illusion que les assignats n'étaient pas un papier-monnaie, mais une hypothèque foncière, et que d'un autre côté l'extension de la propriété rurale formerait comme une digue contre le flot montant de l'anarchie.

Dans une de ses notes à la cour, qui parlait du départ de Necker comme d'un fait déjà accompli, il désignait pour son successeur son propre conseiller financier, le genevois Clavière *.

Cette fois Necker alla au-devant de son désir. 11 adressa un mémoire à l'Assemblée nationale pour la mettre en garde de la façon la plus pressante contre l'émission de nouveaux assignats et pour prédire, ce qui d'ailleurs arriva, que si l'on n'organisait pas préalablement le budget, ces nouvelles sommes seraient gaspillées comme les quatre cents millions des biens ecclésiastiques. 11 trouva dans cette conjoncture des mots dictés parla sagesse politique, recommandant de se garder des abstractions dans la pratique des atfaires publiques et de ne pas mettre les systèmes à la place de l'expérience 2 . H parla à cette occasion du u gros bon sens, devant lequel », dit-il d'une façon significative, «je m'agenouille chaque jour avec

« Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marckj II, 149-^56.

^ De V administration de M. Necker, par lui-même, VII,

plus de respect, en voyant combien, dans toutes les affaires, nous payons chèrement le mépris qu'on a pour lui ou les dédains qn'on lui témoigne * ».

Le mémoire en question, dont l'Assemblée entendit la lecture avec une glaciale indifférence, est du 27 août. Le 31, Bouille écrasait à Nancy les régiments mutinés. La démagogie parisienne rendit, dans sa fureur, Necker responsable de la victoire de l'ordre. Dès le mois dejuillet,dansun pamphlet dirigé contre lui, Marat l'avait follement accusé de songer, au moyen de la contribution patriotique du quart du revenu, qui ne fut d'ailleurs jamais versée, à lever et à armer cinq cent mille hommes en vue d'assujettir la France. * Plus tôt encore, vers la fin de 1789, Robespierre assurait à Garât que Necker pillait le Trésor ; on avait, affirmait-il, rencontré sur la route de Genève des bêtes de somme chargées de son or. ^ Le premier ministre du roi se voyait constamment forcé de descendre aux plus humiliantes justifications, d'en appeler bien inutilement des attaques les plus basses à la protection de l'Assemblée. * Dans les premiers jours de septembre, tandis que dans les rues de Paris la populace demandait vengeance des « massacres » de Nancy, La Fayette lui envoya un de ses aides-de-, camp pour l'engager à veiller à sa sûreté. Necker se rendit à Saint-Ouen, où son arrivée provoqua une

* Necker, Du pouvoir exécutif dans les grands Etats, VIII,

* Pamphlet de Mai\U contre Necker, juillet 1790.

* Garai, Mémoires, I, 97.

* Necker, Troisième ministère, VII, 402.

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