‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 285 sur 298 · CHAPITRE SEPTIEME 69 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME 69 I

spécial de l'Assemblée pour lui permettre de poursuivre son voyage vers la Suisse ; et tout le long de la route, cette même population qui, treize mois auparavant, l'avait idolâtré, l'insulta, le menaça, lui lança des pierres. A Vesoul il fut en danger de mort. Son égalité d'âme ne se démentit pas et nulle plainte ne monta à ses lèvres ; mais il se comparait involontairement au roi Lear, et, en présence de l'impitoyable réalité, l'idole de ses rêves, la voix infaillible de l'humanité, — l'opinion publique, pour l'appeler par son nom, — letombait dans le domaine des utopies. Lui que Barnave citait comme le premier homme du continent ayant vraiment possédé ce qu'on nomme la popularité, il écrivait : « Je ne sais trop pourquoi l'opinion publique n'est plus à mes yeux ce qu'elle étoit. Le respect que je lui ai religieusement rendu, ce respect s'est affaibli, quand je l'ai vue soumise aux artifices des méchants, quand je l'ai vue trembler devant les mêmes hommes qu'autrefois elle eût fait paroi tre à son tribunal pour les vouer à la honte S).

Le ministère qu'il avait présidé ne tomba qu'en novembre, à la suite d'un vote de défiance de Mirabeau. Montmorin seul resta dans une nouvelle combinaison, comme conseiller du roi, — conseiller fidèle, mais irrésolu et nullement à la hauteur de la situation. L'unique espoir qu'on eût de sortir du chaos reposait sur les plans de reconstruction de Mirabeau. Du mois de juin au 3 février suivant il esquissa,

1 De V administration de M. Necker, par lui-même, VI, 1.

dans une série de cinquante notes adressées à la cour, les principes d'une politique qui, avec une énergie étonnante, cherchait à mettre en mouvement toutes les forces encore existantes, afin d'arrêter l'anarchie. Point de retour à l'ancien ordre de choses, mais rétablissement de l'ordre ; point d'abolition de la Constitution, mais une contre-constitution ; pas d'abandon de ce qui avait été conquis, pas de retour aux privih'ges, à l'inégalité des impôts, à l'autonomie de> provinces, à l'existence des Parlements, du clergé et de la noblesse comme ordres privilégiés : voilà ce que Mirabeau répétait sans cesse à la cour, et à peu près dans les mêmes termes que Morris lorsqu'il écrivait à Washington \ L'avantage ne serait pas moindre pour le roi que pour le peuple, disait-il, si l'on parvenait à établir l'unité d'impôts, la liberté, mais non l'ixnpunité de la presse, la tolérance religieuse, la responsabilité des serviteurs du pouvoir exécutif, l'égalité de tous devant la loi, le contrôle des finances par la nation. En revanche, poursuit-il, il faut rendre au roi l'autorité qui lui convient, briser une trop puissante faction, mettre fin à la tyrannie delà capitale sur les provinces. 11 est impossible de gouverner en présence de deux millions d'hommes en armes ; l'armée est désorganisée, la garde nationale est dans les mains des municipalités ; on a fait au peuple des promesses que personne ne peut tenir, ouvert aux intérêts lésés des perspectives de compensations qu'ils n'obtiendront jamais. Les lois ne sont pas ob -

* Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, II, 209, 223.

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