‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 286 sur 298 · CHAPITRE SEPTIÈME 5g · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME 5g

servées ; les nouvelles autorités, les municipalités, les districts, les départements, se font réciproquement obstacle ; la Constitution est l'œuvre de la crainte et de la haine, une monstrueuse concession faite au peuple pour le gagner, le séduire, et lui imposer un joug tyrannique, au lieu de le rendre libre. Conçue en vue de l'avenir, elle ne s'adresse en réalité qu'au présent. Il faut la transformer, et, avec ses matériaux, édifier la monarchie modérée. Tel est le but. Quant aux moyens, toujours d\aprt^ Mirabeau, ils consistent en ceci : défendre l'idée monarchique dans le pays par la presse, les clubs, des agents, des brochures, conformément à la tactique des adversaires eux-mêmes^ et délivrer le roi et sa famille des mains de La Fayette et de Ja démocratie parisienne, mais ouvertement, à la face de tous. « Car un roi ne s'en va qu'en plein jour, quand c'est pour être roi ^)) . Mirabeau regardait la guerre civile comme inévitable, problablement même comme nécessaire. 11 s'agissait simplement de décider si l'on voulait la laisser venir ou au contraire en prendre l'initiative. La Fayette sera sans force dès qu'il essayera de s'insurger contre la volonté de la populace parisienne ; mais comme il représente extérieurement encore la puissance de cette populace, son influence doit être anéantie et le général de la garde nationale être mis hors d'état de nuire. C'est ce qui ne tarda pas d'ailleurs à arriver ; au comm.encement de 1791, Mirabeau réussit à lui faire retirer les sommes allouées par la liste

1 Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, ir, 78 et 418.

civile pour sa police privée ^ Le résultat de cette mesure se fit si tôt sentir, que le tribun dut être le premier à conseiller de prévenir la chute de La Fayette plutôt que de l'accélérer ^

C'est au mois d'octobre qu'il proposa, au cas où l'on pourrait choisir les ministres parmi les députés, de les prendre parmi les Jacobins, car « les Jacobins ministres ne sont pas des ministres Jacobins » ; arrivés au pouvoir, ils seraient eux-mêmes forcés de rétablir l'autorité du roi. En janvier, il appuya sur la nécessité de confirmer l'Â^ssemblée nationale dans toutes ses erreurs et de l'entraîner ainsi à sa perte : (( Si l'Assemblée croit que la démission de vingt mille curés ne fera aucun effet dans le royaume, elle a d'étranges lunettes ^ ». En même temps, toutefois, il fit sur le domaine des affaires ecclésiastiques de nouvelles concessions qui effrayèrent la conscience du roi et ranimèrent tous ses scrupules à l'égard de son conseiller, qui ne parvint jamais à s'assurer la confiance royale. Après comme avant il dut se servir de sa popularité comme d'une arme contre les plans réactionnaires de la droite, la méfiance de la cour, la haine des Jacobins. Son dernier grand triomphe, lors de la discussion d'une loi contre les émigrés au cours de laquelle il imposa, par une apostrophe restée fa-

* * Sybel, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, I, 216.

2 Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, III, 9 et 27.

3 Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et de La Marck, II, 366.

meuse, silence aux « trente voix», fut d'anéantir les projets de ses adversaires personnels, les deux Lameth, Duport, Barnave et leurs partisans. Il rejetait l'idée d'avoir travaillé seulement à une grande destruction ; pour cela il n'était besoin que de forces ordinaires, et des p^^gmées même pouvaient suffire ; pour reconstruire, au contraire, il fallait des hommes, €t il n'y en avait pas. « Vous aurez des massacres, vous aurez des boucheries », dit-il un jour à la tribune ; « vous n'aurez pas même l'exécrable honneur d'une guerre civile » \

Mirabeau aurait-il été en état d'arrêter le cours de ia. Révolution ? C'est là une question primordiale à laquelle son meilleur ami et son admirateur sincère, le comte de La Marck, a lui-même répondu négativement. Mirabeau, de son côté^ a passé par toutes les phases du découragement et de la confiance, selon qu'il envisageait la faiblesse et l'insuffisance des moyens et des alliés, ou qu'il comptait sur les ressources inépuisables de son génie. 11 a ignoré beaucoup de choses, par exemple les négociations du roi avec Breteuilet Bouille en 1790-91 Ml n'avait jamais été plus puissant en apparence qu'en mars 1791, après sa première et brillante présidence de l'Assemblée, à la suite de la scène du club des Jacobins où il avait défendu la liberté et combattu l'anarchie.

A ce moment, le 2 avril, la mort arriva, et la question de savoir si la France monarchique aurait encore pu être sauvée resta insoluble.

1 M«»" de Staël, Considérations, XÏI, 413.

2 Droz, Histoire de Louis XVI, III, 327.

La puissante impression que Mirabeau avait faite sur M'"" de Staël, l'ardente sympathie qu'il lui avait inspirée, se transformèrent en une douleur patriotique du moment où le rideau fut tombé sur cette vie que « les passions enveloppaient de toutes parts comme les serpents du Laocoon » . En présence de cette mort, elle célébrait V « homme assez dévoué et assez intéressé au succès de la Révolution, pour qu'on put l'entendre parler d'ordre^ sans craindre qu'il ne voulût conduire au despotisme, et de sûreté pour tous, sans redouter qu'il n'aspirât à l'exception pour quelques-uns ». « Le grand chêne était tombé », ditelle en parlant de la fin de Mirabeau ; « le reste ne se distinguait plus ^ » .

Chacun sentait,comme elle^ que le premier acte du drame était terminé. Avant que le second suivît, avec cette logique inexorable qui fait sortir les événements des doctrines et des principes aussi sûrement que la plante de son germe, se posa cette question : de quel côté, dans la confusion des partis et des opinions, M""^ de Staël a- 1- elle trouvé les témoins des jours écoulés, les amis de la maison paternelle, ceux tout d'abard dont la pente intellectuelle avait déterminé la sienne, les guides de sa jeunesse, dont la manière de voir et de sentir conserve pour chacun de nous le mérite incomparable de parler non seulement à notre raison, mais à notre cœur, et de s'iden-

* Mme de Staël, Considérations, XII, 407, et son écrit intitulé : A quels signes peut-on connaître quelle est l'opinion de la majorité de la nation ? 1790. Tome XVII de ses Œuvres complètes.

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