‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 287 sur 298 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

tifier à nos plus chers souvenirs, de telle sorte qu'une scission avec eux constitue un des plus profonds regrets de la vie ?

Un jugement d'une valeur spéciale était celui de Gibbon. En novembre 1790 parut l'acte d'accusation de Burke, dont il a été dit, un demi siècle plus tard, c< qu'après lui les censeurs de la Révolution n'ont rien inventé» ^ L'effet des Considérations sur la Révolution française fut immense ; en un an il se vendit plus de trente mille exemplaires de cette réfutation de la Révolution par une autre révolution, de la condamnation de 1789 par la justification de 1688. Les répliques des adversaires ne contribuèrent guère moins au succès que les louanges enthousiastes des amis. Thomas Payne écrivit en réponse au livre de Burke ses Droits de l'Homme, qu'une phrase a sauvés de l'oubli: Burke, dit-il, déplorant le sort de la noblesse française, s'est répandu en plaintes sur le brillant plumage et a oublié l'oiseau mourant. James Mackintosh, alors âgé de vingt-six ans, dirigea ses Vindiciâe Gallicse contre l'auteur, qu'il plaça, peu d'années après, à côté de lord Bacon et de Cicéron 2. Frédéric Gentz, abandonnant Mirabeau pour Burke, traduisait l'écrit de celui-ci comme le grand catéchisme anti-révolutionnaire destiné à inspirer le courage des Allemands dans la lutte contre la Révolution, à détourner leur esprit de la France pour le diriger dans son courant naturel, vers cette Angleterre « qui, avertie par la voix d'un de ses plus grands

* Rémusat, V Angleterre au dix-huitième siècle, I, 393. ' MemoiJ'S of the life of J. Mackintosh, I, 91. • '

citoyens, conserve au monde la doctrine et l'exemple de la liberté ». Gibbon, lui aussi, n'hésita pas à prononcer un jugement analogue: « Le livre (Je Burke », écrivait-il, « est le plus admirable remède contre la maladie française. J'admire son éloquence,, j'approuve sa politique, j'adore sa chevalerie, et je vais presque jusqu'à lui pardonner sa vénération pour l'Eglise établie ^ ».

Grimni se prononça d'une façon tout aussi nette. Dans la Correspondance littéraire, qu'il rédigea jusqu'à la fin de 1790, il combattait le système avec lequel il était familiarisé depuis sa polémique contre Rousseau, et au sujet duquel il prédisait que, en cas de succès, c'en était fait pour longtemps de la cause de l'humanité. Quand il eut pris connaissance du livre de Burke, il lui sembla retrouver l'écho de ses propres pensées, u Ce sont vraiment les réflexions d'un philosophe et d'un homme d'Etat ; ce sont les vues d'un esprit supérieur exercé depuis longtemps à méditer sur les hommes et sur les affaires, .sur les premiers principes de l'ordre social et sur les seuls ressorts capables de mouvoir une grande machine politique, sans l'exposer sans cesse à se désorganiser et à se détruire elle-même ^) .

A partir de ce moment, la Correspondance se tut. Grimm sentait peut-être que la politique réprouvée par lui puisait ses conditions vitales dans ces mêmes conditions que lui et Diderot avaient répandues dans

* Rémusat, V Angleterre au dix-huitième siècle, I, 3 7. ^ Grimm, Coirespondance littéraire, XVI, 1-6, décembre

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