CHAPITRE SEPTIEME
la haute société européenne, et avec elles les théories qu'il reniait maintenant.
Marmontel, le facile méridional, était arrivé aux mêmes conclusions que le pessimiste allemand. Sa trop longue illusion que si tous les hommes n'étaient pas grands, la plupart du moins étaient bons, sa foi naïve dans T efficacité des Contes moraux, des Bélisaire et des Incas^ pour corriger le mondes tout cela fit place alors chez lui au découragement. Morris raconte que, lorsque les discussions venaient à se perdre dans les généralités métaphysiques, Marmontel exigeait des définitions précises, et qu'un jour, au sortir d'un dîner chez lui, il avait, par ce moyen, à propos d'un débat sur les droits de l'homme, désarmé son adversaire ^
Quant à Morris lui-même, il n'avait, contrairement à presque tous ses contemporains, rien à changer à son jugement sur la France. La mort de Mirabeau lui parut peu digne de regrets. Il avait pesé dans sa balance morale le génie dépouillé du caractère, et l'avait trouvé trop léger. Pourtant, lui aussi payait son tribut à l'erreur humaine, quand il s'imaginait rencontrer en Talleyrand les qualités morales qui manquaient à Mirabeau . La situation de la France d'alors se reflète dans les lettres de Morris à Washington ; elles se lisent aujourd'hui encore comme une page d'histoire et apparaissent dans toute leur valeur quand on les compare, entre autres, aux dépêches insignifiantes de l'ambassadeur de la
* Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, IV, 516.
' Jared Sparks, Gouverneur Morris, I, 353, et II, 89.
(ü'ande-Bretagne, lord Gower \ ou aux lettres adressées par La Fayette à Washington. « Nous avons renversé tout ce qui existait » , écrivait celui-ci en août 1790 à son illustre ami ; « peut-être était-ce le seul moyen de triompher d'innombrables obstacles. Nous avons ensuite fait une immense quantité de décrets constitutionnels, législatifs, administratifs, et beaucoup trop de cette dernière espèce. Heureusement que j'avais convaincu l'Assemblée de la nécessité de faire précéder ses travaux d'une déclarations des droits; aussi, parmi nos décrets, il en est peu qui n'y soient conformes. Nos erreurs sont surtout dans le sens populaire et spéculatif; on peut s'en rapporter à l'influence monarchique et aux difficultés de pratique pour y porter remède dans peu d'années avec une seconde Convention, tandis que, si nous nous étions arrêtés à moitié chemin ou que nous eussions adopté une autre base que celle des droits naturels, il eût été impossible de vaincre les difficultés, de déraciner nos préjugés. C'est ce qui me donnait tant d'ardeur pour détruire jusqu'à la plus petite apparence d'aristocratie parmi iious ».- Quelques mois plus tard, Morris s'adressait en ces termes au même Washington : « Ce malheureux pays, égaré dans la poursuite d'utopies plus impos^ sibles les unes que les autres, offre moralement l'aspect d'une vaste ruine... Le souverain, humilié, rabaissé au niveau d'un mercenaire, est sans autorité ,
* The Despatches of Earl Gower, Cambridge University press, 1885.
2 La Fayette, Mémoires, III, 138.