CHAPITRE SEPTIÈME 6o I
sans amis, sans ressources. L'Assemblée, tout à la fois maîtresse et esclave, nouvelle au pouvoir, est vague dans les théories, ignorante dans la pratique. Inhabile à exercer aucune fonction, elle les a accaparées toutes : elle a retiré à ce peuple orgueilleux et violent le frein de toute religion et de toute retenue... Une chose seulement semble démontrée, c'est que l'occasion d'un triomphe glorieux est perdue et que, pour cette fois au moins, la révolution a échoué ; cependant nous ne dissimulerons pas que des fondements de prospérité future ont été jetés, qu'ils existent ^ »
Washington n'hésita pas dans le choix à faire entre les opinions divergentes de ses deux correspondants : (( Toutes les nouvelles qui nous arrivent de France )>, écrivait-il à La Fayette, « nous inspirent plus de crainte que d'espoir ^ » . Le président de la République des Etats-Unis, un des champions les plus illustres et les plus convaincus de la liberté, se rangeait, avec l'instinct politique si sûr de sa race, du côté d'Edmond Burke.
L'école économique, dont la mort avait déjà éclairci les rangs, pouvait encore mettre en ligne deux de ses lutteurs, l'abbé Morellet et Dupont de Nemours. Morellet, l'ami de la famille Necker, opposa une sorte de credo des idées de 1789 à Chamfort, l'apôtre de la Révolution, et n'hésita pas à avouer que le nerf du mouvement était dans l'at-
* Jared Sparks, Gouverneur Morris, II, 117. ^ La Fayette, Mémoires ^ II, 118.
laque contre la propriété ^ . C'est à son ami Dupont que Burke adressa, après les journées d'Octobre, la fameuse lettre où il réserve encore son jugement sur le prochain avenir, mais où cependant il exprime déjà de sérieuses préoccupations ^ Quand Dupont de Nemours vit où tendait le mouvement, il se jeta aussitôt à la traverse. Avec Malouet, Lally-ToUendal et Glermont-Tonnerre, il partagea l'honneur d'être insulté par la populace ; après l'affaire de Nancy et au cours des discussions sur les assignats, il exposa sa sûreté personnelle dans l'intérêt de Tordre, de la loi et d'une sage administration des finances. En 1791 il acheta une imprimerie et fonda un journal destiné à défendre la cause de la monarchie constitutionnelle, que Mallet du Pan avait combattue jusque-là dans le Mercure.
Parmi ceux qui cherchaient maintenant à enrayer le mouvement, était celui qui, le premier, avait incité aux travaux littéraires M"'® de Staël pour ainsi dire enfant: l'abbé Raynal. Malouet, que Sainte- Beuve a appelé « le confesseur des convertis politiques » , raconte dans ses Mémoires la conversion de l'auteur octogénaire de l'Histoire philosophique des deux Indes, dont l'Assemblée nationale recueillit la lettre de protestation comme la vaine démonstration d'un vieillard affaibli par l'âge. Au nombre de ceux qui jugeaient le moment venu d'agir dans le sens des idées modérées, il faut aussi ranger Suard. Le
* Morellet, Mémoires, cités par Lavergne, Les économistes ^rançais, 370.
2 Prior, Life of Burke, II, 41, 42, 43-50.