CHAPITRE SEPTIÈME 6o
censeur royal qui avait voulu écarter de la scène le Mariage de Figaro comme « une production de mauvais goût et de mauvaises mœurs » , ne modifia pas sa manière de voir quand la comédie se transforma en tragédie. Pontécoulant rapporte dans ses Mémoires que Suard répétait fréquemment qu'il ne fallait avoir aucune idée de la nature de l'homme et de son histoire pour vouloir greffer les plantes exotiques de la démocratie sur les racines profondes d'une vieille monarchie*.
Suard défendit cette opinion dans le journal Les Indépendants ,({\i\\ publia jusque vers la fm de 1792 en collaboration de Lacretelle. Dans l'écrit publié en 1791 par Montlosier Sur l'art de constituer une nation^ qui valut à son auteur les félicitations de Burke, Necker reconnut ses propres convictions 2.
Le clergé français, sur l'alliance duquel il avait fondé de si gï-andes espérances, ne les trompa pas entièrement. Les meilleurs et les plus éclairés de ses membres s'efforcèrent jusqu'à la fin de s'entendre avec la Révolution. Le séminaire de Saint-Sulpice avait pour directeur ce pieux et savant abbé Emery qui trouva grâce devant Robespierre, uniquement parce que ses exhortations empêchaient les cris de désespoir des condamnés à mort ; dans la suite, Napoléon essaya à son tour, mais en vain, de faire plier ce prêtre. Dans l'intérêt de la paix religieuse et bien qu'on eût déjà recouru à la violence, Emery publia en 1791 son écrit sur les principes de la sou-
* Pontécoulant, Mémoires, I, 106.
* Bardoux, Le comte de Montlosier.
veraineté, pénétré d'un esprit de conciliation véritable '.
Une des meilleures productions dans ce sens fut le livre de Necker sur le Pouvoir exécutifs qui parut au commencement de 1792, un an après sa sortie du ministère et presque en même temps que l'histoire justificative de sa troisième administration. Dans cet écrit, Necker donne l'histoire et la critique de l'œuvre de la Constituante. Il commente la constitution qui, partant de la monarchie, qu'elle veut et qu'elle proclame, a entouré le trône d'institutions républicaines, avec une seule , Chambre toute-puissante affranchie de tout contrôle, si bien que ses sept cent quarante-cinq députés, payés chacun à raison de dixhuit francs par jour, en sont venus à donner leurs ordres au roi de France « comme à leur premier commis » , et q^ie celui-ci se vit contraint, s'il voulait accorder une gratification de cent francs, de recourir à leur assentiment. Cette monarchie impuissante, « qui, devenue un simple nom, sera bientôt pour la nation un article de luxe trop coûteux », Necker la compare aux attributions du président des Etats- Unis, à celles des chefs des républiques européennes, pour arriver à conclure que les législateurs français ont simplement oublié de créer le pouvoir exécutif. Assailli par les vagues du principe égalitaire, dépourvu de la protection du respect, le trône ne peut subsister sans hiérarchie sociale. La souveraineté populaire, fondée sur de pures abstractions,
* Garnier, Notice sur l'abbé Emery. — Gosselin, Vie de Vabbé Emerij^