‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 30 sur 298 · CHAPITRE PREMIER Ol · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Ol

....Oh ! de BulTon illustre et digne amie, Vous dont il m'a vanté l'âme et les agréments !...

Quand, en 1783, se rendant en Suisse avecNecker et sa fille, elle passa par Montbard, Buffbn la reçut comme une reine, et Marmontel raconte que des sièges en forme de trône avaient été préparés par l'auteur de Y Histoire naturelle pour ses hôtes dans la salle d'honneur du château. /

« Je vous adore si sincèrement » , écrivait-il un jour à M"'*' Necker, « que je crois être sur que vous m'en savez gré; je vous aimerai toute ma vie, et même dans l'autre et pour l'éternité, si, comme je le désire, votre opinion est meilleure que la mienne». Buffontintparole autant que cela était au pouvoir des forces humaines. Quand sa fm approcha. M"'*' Necker se mit en devoir d'aller fassister; il avait à portée de sa main l'image de son amie, peinte sur une tabatière qu'elle lai avait donnée, et il se faisait lire par son fils, àlagrandesatisfaction de celle-ci, le livre récent de Necker Sur rimportance des opinions religieuses \ A l'entrée de M""" Necker dans sa chambre, il déplora le spectacle qu'il allait lui offrir ; dans les courts répits que lui laissaient d'iQtolérable douleurs, il éprouvait de la consolation à lui serrer la main et à lui dire combien sa présence le consolait dans un moment où rien ne peut plus plaire nir*^jouir. Dans le récit qu'elle nous a laissé des derniers moments de son illustre ami, M""' Necker dit expressément qu'il est mort en confessant à haute voix, en pleine possession de ses facultés ^ les véri-

1 Mme Necker, Mélanges, III, 253, 318, 376.

2 Nadault de Buffon, Correspondance inédite de. Bujfon.

tés fondamentales du christianisme ; mais quand elle se reportait à ses doctrines scientifiques, elle arrivait à un autre résultat,peu consolant pour elle. On a dit d'un homme supérieur à Buffon qu'il ressemblait à un individu qui, après avoir parcouru et contemplé dans toutes ses parties l'intérieur d'un palais magnifique, aurait oublié de remettre sa carte au propriétaire ^ Buffon n'a pas précisément agi ainsi, car il nomme fréquemment le Créateur ; mais on sait ce qu'il disait un jour à Hérault de Séchelles : « Partout où j'ai écrit « Créateur », on n'a qu'à remplacer ce mot par « force créatrice de la nature » .

Au point de vue littéraire, c'est Buffon qui a exercé la plus grande influence sur M"" Necker, influence qui, du reste, ne fut pas toujours à l'avantage d'un style qui se proposait un tout autre but que le sien. Lorsque Marmontel dit qu'elle n'appréciait dans l'art d'écrire que la solennité, la dignité correcte et la noblesse artificielle, et que même dans la conversation elle évitait le ton familier, il définit là une tendance du goût qui ne s'applique à personne aussi bien qu'à Buffon ; or, elle avait fait du style de celui-ci l'objet de son étude, elle approuvait ses moindres jugements en cette matière et se soumettait à son autorité critique. Elle pensait 'à son livre, « le plus complètement beau qui ait été écrit au dernier siècle 2 », quand elle préférait les productions de l'âge mûr à cefles nées de l'ardeur impétueuse de la jeu-

* * Flier, Lettres^ 47. Le personnage auquel il est fait allusion ici est Alexandre de Humboldt.

2 Emile Montégut, Souvenirs de Bourgogne, 55.

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